RETOUR AU SOMMAIRE

À l’époque néo-sumérienne, le répertoire de la glyptique s’appauvrit, en délaissant les grands sujets mythologiques de l’époque d’Akkad, mais il refléta un nouvel idéal de piété confiante1, dans le face-à-face instauré entre un fidèle et un dieu. Cette confrontation possède deux variantes. Dans la scène de présentation, l’adorant est mené par la main par son dieu personnel devant la divinité ; dans la scène de l’intercession, une déesse Lama lève les mains derrière le personnage qu’elle protège pour lui valoir la faveur divine. Les deux cérémonies fusionnent parfois, comme sur le sceau de Gudéa, roi de Lagash. Ces thèmes seront repris par la IIIe dynastie d’Ur, mais le souverain divinisé prendra alors la place du dieu assis2. Ils sont également illustrés sur bas-relief3.

Les conventions régissant ces scènes sont assez stéréotypées. La divinité qui accueille est presque toujours tournée vers la gauche. Le fidèle se présente toujours crâne rasé, vêtu d’une robe en tissu lin orné de franges, dont l’angle inférieur est arrondi. Il lève la main droite. La déesse d’intercession Lama porte souvent une robe rayée et une seule paire de cornes sur la tête. Les dieux sont toujours barbus et arborent généralement une robe à volants4. Toutes ces caractéristiques se vérifient sur le sceau de Gudéa, ou plus exactement sur ses empreintes sur bulle, l’objet n’ayant pas été retrouvé. Les traces profondes laissées en bordure du déroulement du cylindre apprennent néanmoins que des capsules de métal, d’un métal très certainement précieux, en revêtaient les extrémités. Les deux fragments étudiés ici donnent la scène complète. L’inscription, dans un cartouche sur le côté gauche, mentionne « Gudéa, ensi de Lagash ».

Le souverain, dépourvu de sa coiffe royale et rasé, est conduit par la main par son dieu personnel, Ningishzidda, « Seigneur de l’Arbre véritable5 », devant le dieu de l’État de Lagash, Ningirsu, assis sur un trône. Ningishzidda, dieu du Monde souterrain lié à la végétation, est reconnaissable6 aux serpents7 cornus qui sortent de ses épaules et à son animal attribut, le dragon-serpent bashmu, qui se trouve derrière la déesse Lama. Serpents cornus et dragon-serpent se retrouvent également sur le vase à libations de Gudéa [fig. 267], destiné au culte de Ningishzidda8.

Le dieu Ningirsu adopte ici les attributs du dieu de l’Eau Enki. Il tient dans chaque main un vase globulaire aux eaux jaillissantes, ses pieds reposent sur deux vases du même type, dont des exemplaires apparaissent aussi sur son trône9 et à l’arrière. Tous les flots communiquent entre eux, selon une représentation courante10. Ils évoquent peut-être le réseau continu de canaux de l’État de Lagash. En prenant les traits d’Enki, Ningirsu assure la fertilité des terres sur lesquelles il règne, symbolisée par le petit rameau à trois branches qui émerge de l’un des vases11.

—————————

1 Dont le roi de Lagash Gudéa est le premier porte-parole.

2 Il est reconnaissable au fait qu’il ne porte pas la tiare à cornes, mais le bonnet royal (D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, no 118).

3 J. Börker-Klähn, BaF, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, 1982, pp. 141-142, no 35. Sur cette stèle du musée de Berlin se retrouvent le roi Gudéa mené par son dieu personnel, Ningishzidda, et un fragment de dieu assis sur un trône. Une ligne de flots verticale sépare les personnages. Un fragment du musée du Louvre et un autre du British Museum (op. cit., nos 39 et 40) présentent des enchevêtrements de vases et de flots qui ressemblent fort à ceux qui se trouvent sous le siège du dieu Ningirsu dans l’empreinte ici présentée.

4 Cf. D. Collon, op. cit. n. 2, pp. 36-38.

5 Traduit aussi parfois « Seigneur du Bon Bois ». Le « Bon Bois » ou l’« Arbre véritable » désigne le palmier. T. Jacobsen, The Harps that once…, New Haven et Londres, 1987, p. 2, qualifie Ningishzidda comme le dieu des Racines des arbres et des Serpents.

6 Ce qui est rarement le cas pour les dieux figurant dans les scènes de présentation, qui restent donc anonymes.

7 Les serpents sont à la fois liés à la terre et à l’eau.

8 Musée du Louvre, inv. AO 190 (Guide du visiteur. Les antiquités orientales, Paris, 1997, p. 49). Sur ces créatures, cf. J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, articles « Snake-dragon », p. 166, et « Snakes », pp. 167-168.

9 Les trônes des scènes de présentation ont souvent la forme d’un cube.

10 Cf. fragment de stèle du musée du Louvre, inv. AO 4584 (A. Parrot, Sumer, coll. « L’univers des formes », Paris 1960, fig. 243).

11 Un rameau semblable sort du fragment du musée du Louvre, inv. AO 63, représentant un vase globulaire aux eaux jaillissantes avec végétation et poissons (A. Parrot, Tello. Vingt campagnes de fouilles [1877-1933], Paris, 1948, p. 176 et fig. 35d).

Bibliographie

L. Heuzey et E. de Sarzec, Découvertes en Chaldée par Ernest de Sarzec, publié par les soins de Léon Heuzey avec le concours de Arthur Amiaud et François Thureau-Dangin pour la partie épigraphique, Paris, 1884-1912, pp. 293-295.

L. Heuzey, « Le sceau de Gudéa », RA, V, 4, 1902, pp. 129-139. 

L. Delaporte, Catalogue des cylindres, Paris, 1920, pp. 12-13, T. 108, avec premier dessin complet, et pl. 10, 8 et 10, et p. de titre.

D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, no 531.

T. Jacobsen, The Harps that once…, New Haven et Londres, 1987, index, p. 495 (sur Ninghishzidda).

J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, pp. 138-140 (idem).