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Le prince Gudéa, dont le nom signifie « L’Appelé », attachait une grande importance à son image. Principal souverain de la deuxième dynastie de Lagash, il a laissé la plus abondante collection de statues personnelles connues au Proche-Orient (une vingtaine), déposées dans les différents temples de Tello, ancienne Girsu, pour perpétuer sa prière et prolonger sa vie. Assises ou debout, inscrites pour la plupart, solidaires de leur socle, elles traduisent toutes l’idéal de piété du roi, représenté dans l’attitude de l’orant aux mains jointes. Chacune d’elles reçoit un emplacement dans le temple de la divinité à laquelle elle est dédiée. Elle est considérée comme vivante et, lorsqu’elle est inscrite, elle porte un nom qui lui est propre, en forme de souhait, et un texte parfois très important.

Les statues inscrites de Gudéa peuvent se diviser en deux groupes. Le premier groupe provient d’un palais d’époque parthe1 de Tello. Il est composé de huit pièces de grande dimension, toutes acéphales, vouées au dieu de l’État de Lagash, Ningirsu, ou aux principales déesses. Gudéa se vante d’avoir fait venir lui-même « du pays de Magan » (actuel sultanat d’Oman) la diorite dans laquelle elles sont taillées2. La plus importante, dite L’architecte au plan, ou « statue B », relate la construction de l’Enninu, temple de Ningirsu3. Un second groupe de six statues plus petites, toutes pourvues de leur tête, est dédié au dieu personnel de Gudéa, Ningishzidda, ou à sa parèdre, Geshtinanna. Elles proviennent du marché des antiquités, à la seule exception du Petit Gudéa assis, issu des fouilles pratiquées par Ernest de Sarzec en 1900, puis par son successeur, Gaston Cros, en 1903 [p. 549]. Tête et corps réunis en firent la première statue complète connue de ce prince4.

L’héritage artistique de l’époque précédente transparaît dans l’emploi de la diorite, que les souverains d’Akkad réservaient à la statuaire royale, et dans le rendu anatomique des beaux bras musclés du prince et de ses pieds aux tendons nerveux. Le souverain est vêtu, comme toujours, d’une robe en tissu lin bordée de franges, qui laisse dégagée l’épaule droite ; il est coiffé du bonnet royal5 à haut rebord couvert de boucles enroulées. Son visage, de forme carrée, aux pommettes saillantes et au menton légèrement proéminent, est empreint de sérénité. Les arcades sourcilières sont traitées de façon continue « en arêtes de poisson ». Il s’agit d’un portrait idéalisé. Les découvreurs furent frappés de la disproportion entre la tête de la statue et le corps petit et ramassé. L’inscription sumérienne en cinquante cases, qui couvre le devant du vêtement et l’arrière du siège, indique la dédicace de la statue à Ningishzidda et le nom qui lui avait été donné : « Gudéa fabriqua une statue : “à Gudéa, constructeur du temple, la vie a été donnée” de ce nom il la nomma ; dans le temple, il l’introduisit6. »

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1 Bâti par le dynaste araméen du iie siècle av. J.-C. Adad-naddinahhé, à l’emplacement de l’ancien temple de Ningirsu, ce palais fut fouillé en 1881 par E. de Sarzec [p. 530].

2 Pour la statue B, Gudéa parle ainsi : « Du pays étranger de Magan il fit descendre une pierre de diorite, la sculpta en forme de statue et lui donna pour nom… » (M. Lambert et J. R. Tournay, « La statue B de Gudéa », RA, XLV, 1951, p. 61). La formule est la même pour les statues D, G, E et H : « De la montagne de Magan, il fit descendre une pierre de diorite et en forme de statue-stèle la sculpta ; il lui donna pour nom… » (M. Lambert et J. R. Tournay, « Les statues D, G, E et H de Gudéa [Textes concernant la déesse Bau] », RA, XLVI, 1952, pp. 75-86).

3 Son texte est très proche de celui du cylindre A.

4 Deux autres statues, dédiées également à Ningishzidda, se trouvent respectivement au Metropolitan Museum de New York et à l’Iraq Museum de Bagdad. Celle du MET est très proche du Petit Gudéa assis du Louvre.

5 En laine ou en fourrure.

6 F. Thureau-Dangin, « Nouvelle inscription de Gudéa », RA, VI, 1904, p. 25.

Bibliographie

L. Heuzey et E. de Sarzec, Découvertes en Chaldée par Ernest de Sarzec, publié par les soins de Léon Heuzey avec le concours de Arthur Amiaud et François Thureau-Dangin pour la partie épigraphique, Paris, 1884-1912, I, pp. 330-332 et pl. 21 bis, Ia et b.

L. Heuzey, Catalogue des Antiquités chaldéennes, Paris, 1902, no 56, pp. 195-197.

RA, VI, 1904 : G. Cros, « Mission française de Chaldée. Campagne de 1903. Compte rendu sommaire des fouilles », p. 9  ; L. Heuzey, « Une statue complète de Gudéa », pp. 18-22  ; F. Thureau-Dangin, « Nouvelle inscription de Gudéa », pp. 23-25. 

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, p. 193 et pl. 129.

F. Tallon, « Art and the Ruler : Gudea of Lagash », Asian Art, V, I, 1992, pp. 30-51.