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C’est sous les règnes de Naram-Sîn et de Sharkalisharri que la glyptique de l’empire d’Agadé fut la plus brillante et la mieux documentée1. La scène de combat entre des animaux, d’un côté, et des génies ou des héros2, de l’autre, revêt alors sa forme « classique »3. Les opposants ne sont plus disposés en frise continue, comme dans la tradition sumérienne4, mais par paires, souvent de part et d’autre d’un cartouche inscrit, parfaitement centré, qui ajoute à la beauté du sceau5. Plus que d’un combat dynamique, il s’agit d’un équilibre statique entre des forces contraires. Les antagonistes sont, par exemple, un homme-taureau domptant un lion et un héros nu à la triple ceinture domptant un buffle d’eau6. En effet, depuis le début de l’époque d’Agadé, le lion n’est plus le seul animal à être maîtrisé au cours de ces affrontements ; le buffle d’eau arni, dont les grandes cornes annelées offrent de nouvelles possibilités décoratives, apparaît aussi7. Importé du pays de Meluhha8, semble-t-il dès le règne de Sargon, et gardé dans un zoo royal9, il ne figure que sur les sceaux appartenant à de hauts personnages.

La composition symétrique entre des paires de figures héraldiques va atteindre, au xviiie siècle, son point de perfection dans un atelier probablement royal, qui l’épure en une composition en miroir de groupes rigoureusement identiques10. Le sceau du scribe du roi Sharkalisharri en est certainement issu et représente l’apogée de toute cette évolution iconographique.

Des buffles et des héros nus connus sous le nom de lahmu11 s’opposent en deux groupes symétriques semblables. Mais il n’y a plus de combat et les bêtes ne sont plus cabrées dans une attitude de soumission. Leur rôle se limite à porter, dans leurs cornes redressées, le cartouche central avec l’inscription : « Sharkalisharri, roi d’Akkad : Ibnisharrum, le scribe, [est] ton serviteur »12. Les héros ne domptent plus, mais jouent le rôle nourricier d’un Maître des animaux, en abreuvant les buffles à un vase globulaire aux eaux jaillissantes.

Depuis la fin de l’époque sumérienne, ces héros, nus, barbus et à la chevelure disposée en trois rangées de boucles, sont les acolytes officiels d’Enki-Ea. Comme tels, ils arborent certains de ses attributs, notamment le vase globulaire aux eaux jaillissantes, ou gardent les portes des eaux de l’abîme, ou apsu13, ou même personnifient ces eaux qui entourent le monde14. Le thème de l’eau est d’ailleurs omniprésent sur le sceau du musée du Louvre, car la scène principale repose sur une ligne de flots, prise entre des montagnes stylisées en écailles.

Le modelé qui met en relief les masses musculaires des animaux et des personnages dépasse le simple réalisme anatomique pour s’élever à une harmonie proche de la perfection. L’équilibre de la composition, la qualité de la réalisation font de ce sceau un pur chef-d’œuvre, qui atteste du très haut niveau atteint par la glyptique d’Agadé.

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1 En plus de la qualité stylistique de ces sceaux, les matériaux les plus précieux sont utilisés et de nombreux sceaux portent une inscription.

2 Cette iconographie fait son apparition au DA II, notamment dans la glyptique dite « de Fara ».

3 D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, nos 98-99.

4 Au DA II, dans la glyptique « de Fara », les protagonistes sont maigres et séparés les uns des autres et l’affrontement ne semble dégager ni vainqueur, ni vaincu. Mais, au DA III, les personnages s’affrontent en une chaîne continue et croisée. Le prédateur est en général un lion ; des taureaux, certains anthropomorphes, des moutons cherchent de l’aide auprès d’hommes-taureaux ou de héros barbus, souvent nus, ou de héros coiffés, portant un pagne. Les premières scènes de combat de l’époque akkadienne reviennent à la tradition des groupes séparés dans la lutte.

5 La graphie cunéiforme est de très grande qualité à l’époque akkadienne.

6 P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, no 67. Il y a d’ailleurs sur ce sceau une troisième paire d’antagonistes, en composition symétrique avec la deuxième.

7 A. Moortgat, Vorderasiatische Rollsiegel, Berlin, 1940, pp. 99-100, nos 179-184 et pl. 26.

8 Région de l’Indus avec laquelle l’empire d’Agadé est en relation.

9 Suggestion de D. Collon, op. cit. n. 3, p. 187.

10 Une dizaine de sceaux de ce type sont connus.

11 Cf. J. Black et A. Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, 1992, p. 184.

12 Le déterminatif divin placé devant le nom du roi indique que Sharkalisharri, comme son prédécesseur, était divinisé.

13 Pierre Amiet, op. cit. n. 6, no 79.

14 Cf. P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, p. 151.

Bibliographie

R. M. Boehmer, Untersuchungen zur Assyriologie und vorderasiatischen Archäologie, 4 : Die Entwicklung der Glyptik während der Akkad-Zeit, Berlin, 1965, fig. 232.

P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, p. 35 et no 73.

D. Collon, First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East, Londres, 1987, no 529.

L. de Clercq et J. de Menant, Collection de Clercq. Catalogue méthodique raisonné. Antiquités assyriennes, I : Cylindres orientaux, Paris, 1988, no 46, pp. 49-50.

D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, pp. 77-79.