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La stèle de Naram-Sîn commémore le triomphe du quatrième roi de la dynastie d’Akkad sur un peuple de montagnards rebelles des Zagros, les Lullubi, que désigne l’inscription originelle en akkadien, gravée en haut à gauche. Cette stèle se trouvait à Sippar, mais fut, au xiie siècle, « emportée au pays d’Élam » par le roi médio-élamite Shutruk-Nahhunté, comme l’indique la seconde inscription, en élamite cette fois, portée sur le pic1.

Légèrement lacunaire au sommet et peut-être davantage incomplet dans la partie inférieure2, le bas-relief présente une vision synthétique de la victoire qui rompt avec la tradition sumérienne des récits analytiques en registres. Une région montagneuse et boisée des Zagros, surplombée par un haut sommet, sert de théâtre des opérations. Deux arbres évoquent la forêt et partagent inégalement l’espace entre vainqueurs et vaincus. À gauche, les soldats de l’armée akkadienne, casqués et vêtus soit d’un pagne court3, soit d’une jupe longue, poursuivent inexorablement leur marche ascendante4. Ils tiennent à la main les armes du combat : haches, piques et arc5, et deux d’entre eux portent des emblèmes6 à banderole. Les vaincus lullubi, reconnaissables à leur bonnet à longue pointe et à leur peau de bête mouchetée7, sont regroupés à droite, dans une diversité d’attitudes qui contraste avec la marche monotone de l’armée akkadienne. Deux corps, enchevêtrés, sont piétinés par le roi8, tandis qu’un rebelle est précipité du haut de la montagne9 ; un malheureux tire sur la flèche fichée dans sa gorge. Quant aux survivants indemnes10, ils implorent tous la clémence royale.

Naram-Sîn, en position centrale et isolée, domine l’ensemble de sa haute taille. Il apparaît comme le seul acteur de la victoire11, et tous les regards convergent vers lui. Guerrier à la tête de ses troupes, il est armé d’un arc avec une flèche prête à servir12 et d’un pic de combat, emblème de sa fonction. Mais la paire de cornes qui orne son casque à couvre-nuque ajoute à ses fonctions militaire et royale une distinction divine, pour la première fois attribuée à un souverain13. Les signes astraux14 qui apparaissent au sommet de la stèle indiquent la présence des dieux15. Car cette stèle, si elle relate un événement précis, diffuse aussi l’image d’un roi sous protection divine, dieu lui même, et donc puissant et vigoureux. Le modelé anatomique, caractéristique de l’art akkadien, est particulièrement mis en valeur sur la personne du souverain. Selon I. Winter, le choix du profil droit est volontaire, car les présages et les textes d’incantation mésopotamiens affirment que l’intégrité du côté droit du corps est signe de bon augure16. La force et la santé du roi apparaissant intactes, celles de l’empire le sont aussi.

En inspirant le relief rupestre iranien du roi lullubi Anubanini17, encore visible comme quelques autres à l’époque de Darius18, la stèle de Naram-Sîn connaîtra une postérité indirecte sur le rocher de Bisotun [104].

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1 Pour une traduction complète, cf. P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, p. 128.

2 Cf. I. Winter, « How Tall was Naram-Sin’s Victory Stele ? Speculation on the Broken Bottom », Leaving no Stones Unturned. Essays on the Ancient Near East and Egypt in Honor of Danald P. Hansen, Eisenbrauns, Winona Lake (Indiana), 2002, fig. 10.

3 Le pagne semble réservé aux personnages qui marchent en tête sur les deux rangs conservés. Ils portent également une barbe. L’armée akkadienne n’est donc pas totalement uniforme.

4 Comme l’indique la différence de niveau dans la position des pieds de chacun des personnages.

5 Pour l’un d’entre eux, le premier du second rang.

6 Le deuxième et le troisième soldat du premier rang.

7 Le même type de vêtement apparaît dans Le défilé des tributaires mèdes du palais de Sargon à Khorsabad [92].

8 Selon une convention adoptée depuis l’époque sumérienne pour signifier la victoire [24].

9 Comme le dieu vaincu précipité de la montagne des Enfers [41].

10 Désarmés ou la lance cassée.

11 Contrairement à ce qu’on observe sur la stèle des Vautours [24], il est le seul à piétiner des vaincus.

12 La lanière de baudrier qu’on aperçoit sur son buste sert, selon P. Amiet, op. cit. n. 1, à porter un carquois dans le dos.

13 Elle est confirmée par le déterminatif divin précédant le nom du roi.

14 J. Börker-Klähn propose d’en reconstituer sept, correspondant aux sept grands dieux du panthéon.

15 Le collier-amulette que porte le roi est aussi, selon les textes, gage de protection divine.

16 I. Winter, « The Stela of Naram-Sin of Agadé », dans J. M. Sasson(éd.), Civilizations of the Ancient Near East, IV, New York, 1995, p. 2578.

17 Relief de Sar-e Pul qui représente la victoire du roi lullubi Anubanini (J. Börker-Klähn, BaF, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, 1982, no 31 ; L. Vanden Berghe, dans cat. exp. Reliefs rupestres de l’Iran ancien, Bruxelles, 1983, no 1, fig. 1).

18 Cf. notice 104, n. 7.

Bibliographie

J. de Morgan, « Stèle triomphale de Naram-Sin », MDP, I, 1900, pp. 106, 144-158, pl. X.

V. Scheil, « Stèle de Naram-Sin », MDP, II, 1900, pp. 53-55 et pl. 11 (pour l’inscription en akkadien).

—, « Inscription de Sutruk-Nahhunte. Stèle de Naram Sin », MDP, III, 1901, pp. 40-42 (pour l’inscription en élamite).

P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, pp. 29-32, 93-95, 128, no 27.

J. Börker-Klähn, BaF, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, 1982, pp. 134-136, no 26 (avec bibliographie complète).

P. Amiet dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 109.

I. Winter, « The Stela of Naram-Sin of Agadé », dans J. M. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, IV, New York, 1995, p. 2578.

—, « How Tall was Naram-Sin’s Victory Stele ? Speculation on the Broken Bottom », Leaving no Stones Unturned. Essays on the Ancient Near East and Egypt in Honor of Donald P. Hansen, Eisenbrauns. Winona Lake (Indiana), 2002, pp. 301-311.