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Les statues des souverains d’Akkad furent retrouvées horriblement mutilées [38] et systématiquement décapitées1. La tête en cuivre du musée d’Iraq, appelée « tête de Ninive » en raison de sa provenance [p. 559], est donc, bien qu’anonyme2, un des très rares portraits de cette dynastie3. La coiffure, qui évoque, à quelques nuances près, celle du roi Lamgi-Mari de Mari ou les casques des souverains sumériens Eannatum de Lagash [24] ou Meskalamdug d’Ur [26], est l’indice d’un très haut personnage.

L’agencement de la chevelure est un véritable ouvrage d’art. Une partie des cheveux, travaillés en deux tresses divergentes, ceignent la tête d’un épais bandeau, au-dessus d’un diadème en forme de ruban qui retient sur le front des mèches en vagues souples. À l’arrière, la masse des cheveux, nattée de façon lâche, se termine en un chignon cerclé de trois anneaux. Des éléments postiches étaient peut-être rapportés. Moustache et barbe sont rendues avec grand soin. Cette dernière, traitée en deux niveaux de boucles ondulées et obliques, est une autre caractéristique royale.

Les nombreuses déprédations qu’a subies cette tête4 n’ont pas réussi à en altérer l’extrême beauté. Ni le martelage des paupières, ni l’arrachage d’une partie du tour de l’œil gauche, ni la presque suppression des oreilles, ni la découpe de la partie inférieure de la barbe, ni l’aplatissement de l’extrémité du nez ne font oublier la délicatesse du dessin de la bouche, parfaitement ourlée, l’harmonieuse courbure des pommettes et la majesté impérieuse de l’expression. Par ailleurs, les yeux ont perdu leurs inclusions.

Bien que la coiffure garde une inspiration sumérienne, l’esprit qui a présidé à cette représentation royale est radicalement nouveau. En effet, les souverains sumériens, quoiqu’un peu plus grands que leurs sujets, ne s’éloignaient pas radicalement d’eux. Le roi akkadien s’élève au contraire très au-dessus des peuples qu’il domine, et il entend faire passer ce message dans l’expression sévère et empreinte de fierté altière affichée ici. Et pourtant, malgré l’idéal que ce portrait est censé servir, il emprunte aussi à un modèle humain, car deux rides sinueuses apparaissent entre les sourcils, traités « en arêtes de poisson »5. Ce souci anatomique est d’ailleurs bien dans la manière de l’art d’Agadé.

La tête de Ninive est souvent datée de l’apogée de l’art impérial, au temps du roi Naram-Sîn, mais sans certitude. Comment se présentait-elle initialement ? Deux têtes en cuivre apportent peut-être des éléments de réponse : la tête du Cincinnati Art Museum6, pourvue d’une sorte de plastron, semble avoir été posée sur un support ; celle du Metropolitan Museum de New York7, terminée par un goujon, pouvait se fixer sur un corps réalisé dans un autre matériau. À moins que la tête de Ninive n’ait appartenu à une statue complète, grandeur nature, semblable à celle qui fut découverte à Bassetki, au nord de l’Iraq8.

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1 On attribue généralement ces déprédations aux Assyriens du ier millénaire. Ce point du vue est sans doute à nuancer ici, cf. n. 4.

2 Car dépourvue d’inscription.

3 La figure du roi Naram-Sîn, sur la stèle de victoire [40], n’est pas vraiment un portrait, et la tête royale de Tello en diorite (musée du Louvre, inv. AO 14) qui se rapproche de celle de Ninive est très fragmentaire.

4 Il s’agit vraisemblablement d’une damnatio memoriae [38], cf. C. Nylander, « Earless in Nineveh : Who Mutilated “Sargon’s” Head ? », AJA, 84, 1980, p. 330, et B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 320. Néanmoins, le traitement infligé ici présente des coïncidences troublantes avec celui que Darius le Grand fit subir à deux Mèdes qui s’étalent révoltés au moment de l’usurpation de Gaumata et qu’il châtia d’une façon spécifique, relatée sur le rocher de Bisotun [104]. Il leur coupa le nez, les deux oreilles, la langue et creva l’œil de l’un d’entre eux. C. Nylander, op. cit., pp. 329-330, décrit les mêmes mutilations pour la tête de Ninive. Il les attribue donc avec vraisemblance aux Mèdes au moment où ils auraient pris la capitale assyrienne de Ninive (op. cit., p. 332).

5 Mais pas encore de façon continue, contrairement à la convention adoptée à l’époque suivante.

6 Cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, fig. 48, p. 176.

7 Cat. exp. cité, fig. 49. Elle est presque de même taille que celle de Ninive (H. 34,3 cm).

8 E. A. Braun-Holzinger, Figürliche Bronzen aus Mesopotamien, Munich, 1984, no 61. Cette statue, réduite à sa moitié inférieure, portant une inscription au nom de Naram-Sîn, représente une forme masculine assise sur un socle, les jambes repliées.

Bibliographie

R. Campbell Thompson, « The British Museum Excavations on the Temple of Ishtar at Nineveh, 1930-1931 », AAA, XIX, 1932, pp. 72-73 et pl. L.

M. E. L. Mallowan, « The Bronze Head of the Akkadian Period from Nineveh », Iraq, III, 1936, pp. 104-110. 

C. Nylander, « Earless in Nineveh  : Who Mutilated “Sargon’s” Head ? », AJA, 84, 1980, pp. 329-333 et pl. 43-45. 

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 147-148 et pl. 97.