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Le roi Manishtusu1 consacra la rupture entre l’art d’Agadé et l’art sumérien, dont certains traits avaient perduré au début de la nouvelle dynastie2. Sous son impulsion se développa alors une sculpture royale de grande taille réalisée dans une pierre dure et noire, la diorite, que le nouveau souverain fit venir en abondance du pays de Magan, actuel sultanat d’Oman. « Des montagnes au-delà de la Mer Inférieure3 il4 tira des pierres noires ; il [les] chargea sur des bateaux et il [les] amarra au quai d’Akkade. Il façonna sa statue [et la] voua à Enlil5. »

Le roi commanda des statues grandeur nature le représentant, assis6 ou debout, vêtu d’une robe tissée dans un matériau lin, du lin sans doute, bordée sur le devant d’une frange courte et sur le côté de longues franges terminées en glands. Une ceinture épaisse et molle maintenait le vêtement à la taille.

Ces effigies, exécutées en série comme outils de propagande, étaient ensuite envoyées dans plusieurs villes pour y diffuser une image officielle de la royauté. Des exemples en sont connus à Eshnunna7 et également à Agadé. Le texte élamite gravé au XIIe siècle par le conquérant médio-élamite Shutruk-Nahhunté sur la statue présentée ici dit en effet : « Moi, le roi Shutruk-Nahhunté, […], le roi d’Anzan et de Suse, […], le seigneur d’Élam, mon dieu me portant aide, j’ai abattu [la ville d’] Akkatu8 ; j’ai pris la statue de Manishtuzu et je l’ai emportée au pays d’Élam9. » L’inscription permet, en outre, de connaître l’identité du roi d’Akkad.

Si la moitié supérieure de la statue a disparu, la base est également manquante. Elle devait s’évaser en cloche à l’arrière10, mais sans reposer sur un socle, car cet élément n’est pas mentionné par le scribe de Nippur qui, au début du iie millénaire, a tenu un inventaire serré de toutes les statues akkadiennes et de leurs inscriptions11. D’ailleurs, la statue de calcaire avec socle12 où figurent en bas relief les cadavres des princes vaincus, après avoir été longtemps attribuée au troisième roi d’Akkad, est désormais datée du règne de Puzur-Inshushinak13.

Les mains, fines et jointes avec souplesse dans le geste de l’orant, ont été retrouvées vingt-cinq ans après le reste de la statue14. La précision anatomique qui caractérise l’art d’Agadé transparaît dans les ongles bien détourés, les plis des phalanges et l’angle formé à chaque jointure par la position des mains. Les pouces, très longs, ont été volontairement mutilés15.

Une statue plus complète de même époque, retrouvée à Assur16, permet d’imaginer le buste de la sculpture du Louvre pris dans un châle disposé à l’oblique et retenant le bras gauche. Un lourd collier aurait orné le cou du roi. Mais, si les deux statues manifestent un même sens anatomique, l’œuvre du musée de Berlin n’esquisse qu’à peine l’ondulation du tissu sur le corps du roi, alors qu’elle est magnifiquement rendue sur celle du Louvre.

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1 Troisième représentant de la dynastie d’Akkad, fils du roi fondateur, Sargon, et frère de Rimush.

2 Tels que le récit en registres, le vêtement royal de type kaunakès, et même l’iconographie de la victoire sur le roi ennemi, dont la tête est fracassée et dont les sujets sont emprisonnés dans un filet, cf. les stèles de Sargon (P. Amiet, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, nos 1, 5-6).

3 Il s’agit du golfe Persique, la mer Supérieure étant la Méditerranée.

4 Manishtusu parle de lui à la troisième personne.

5 E. Sollberger et J. R. Kupper, Inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, p. 104.

6 P. Amiet, op. cit. n. 2, nos 11 et 12.

7 P. Amiet, op. cit. n. 2, no 11.

8 Il s’agit sans doute de la ville d’Agadé.

9 V. Scheil, « Inscription de Manishtusu », MDP, X, 1908, p. 2 et pl. 2, no 1.

10 Comme l’indique un fragment (P. Amiet, op. cit. n. 2, no 14).

11 Connu grâce aux tablettes de Philadelphie mentionnées par A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 151 et 153.

12 P. Amiet, op. cit. n. 2, no 15.

13 Cf. F. Tallon, « Statue royale anonyme provenant du temple d’Inshushinak à Suse », Studi Micenei ed Egeo-analotici, fasc. XXXI, Rome, 1993, pp. 103-110.

14 P. Amiet s’est avisé, en 1972, que ces mains appartenaient à la moitié inférieure de la statue de Manishtusu.

15 Cf. P. Amiet, op. cit. n. 2, p. 20. Il s’agit vraisemblablement d’une damnatio memoriae, cf. B. Hrouda (éd.), L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 320.

16 E. Strommenger, Cinq millénaires d’art mésopotamien, Paris, 1964, no 116, et cat. Das Vorderasiatische Museum. Staatliche Museen zu Berlin, Mayence, 1992, no 91.

Bibliographie

V. Scheil, « Inscription de Manishtusu », MDP, X, 1908, p. 2 et pl. 2, no 1 (pour la traduction du texte médio-élamite).

P. Amiet, « Les statues de Manishtusu, roi d’Agadé », RA, 66, 1972, pp. 99-103, fig. 2-4. 

—, L’art d’Agadé au musée du Louvre, Paris, 1976, pp. 19-23, no 13.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 151-152 et pl. 100.