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La découverte1 d’archives2 dans le palais G d’Ebla, a révolutionné la connaissance de la Syrie du iiie  millénaire, en révélant une diffusion vers le nord de l’écriture cunéiforme, confirmée plus tard par les trouvailles de Tell Beydar3, dans la vallée du Khabur. Jusqu’alors l’écriture n’était connue en Syrie, pour cette période, qu’à Mari4. Ont également été mis en lumière les critères de classement de documents regroupés5 dans des locaux qui leur étaient spécialement affectés6.

La grande salle des Archives7, située sous le portique oriental de la grande cour des Audiences, abritait 1727 tablettes d’argile complètes ou presque, 9483 fragments importants et quelques milliers d’éclats. Les tablettes étaient posées de chant, par groupes de quinze, la face principale tournée vers la salle, sur les trois rangées d’étagères en bois des murs nord et est8, et les plus grandes étaient à même le sol9. Elles sont apparues classées par thèmes, l’incendie qui avait ravagé le palais n’ayant rien changé à leur superposition, ni à leur agencement10. Sur le mur oriental, les comptes rendus mensuels des livraisons de tissus. Dans l’angle des deux murs, sur les étagères, les livraisons de métaux précieux et de cuivre, et, sur le sol, les registres annuels des livraisons d’objets en or et en argent. Côté nord, sur l’étagère supérieure, à droite les listes lexicales sumériennes, à gauche les textes de chancellerie : traités, donations, ordonnances royales, etc. Dans l’angle ouest, l’administration agricole et, au-dessous, à gauche les comptes de moutons destinés aux sacrifices et à la consommation du palais, à droite les bilingues suméro-éblaïtes. Ces recensements mensuels ou annuels correspondaient à des archives sélectionnées ; ils traduisent l’activité d’une administration centralisée. Dans le vestibule adjacent à la salle des Archives se trouvaient de nombreuses lettres et ordonnances royales et d’autres documents agricoles, et, dans une autre petite pièce11, 250 textes sur l’enregistrement des biens alimentaires (surtout farine et huile) consommés dans le palais.

Les archives d’Ebla sont ainsi avant tout les archives administratives de trois générations de souverains12. Elles n’apportent guère d’information sur les correspondances entre États13, mais elles ont l’intérêt de révéler l’emploi de la graphie cunéiforme dans une langue sémitique, l’éblaïte, adaptée localement, grâce à des listes lexicales sumériennes, – un des groupes les plus importants, pour le iiie millénaire, avec celui de Fara -, accompagnées parfois d’une transcription phonétique14. Par ailleurs, les bilingues suméro-éblaïtes sont les plus anciens dictionnaires connus15. Tous ces documents font apparaître que les scribes d’Ebla étaient beaucoup plus éloignés de la tradition mésopotamienne que ceux de Mari ou de Tell Beydar.

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1 Dans les années 1974-1976 [p. 599].

2 B. Lafont propose le décompte suivant : sur environ 3000 tablettes et quelques milliers de fragments, une vingtaine sont des textes mythologiques et magiques, une centaine sont des décrets et des accords divers, environ 600 sont des textes scolaires, tout le reste est de nature économique et administrative (article « Sumer », Supplément au Dictionnaire de la Bible, fasc. 72, Paris, 1999, col. 145).

3 Cf. W. Sallaberger, « L’écriture cunéiforme à Tell Beydar : liens culturels et expression locale », cat. exp. En Syrie. Aux origines de l’écriture, Bruxelles, 1997, pp. 49-52.

4 Avec une quarantaine de tablettes seulement (D. Charpin, « Les textes cunéiformes de Mari à l’époque proto-dynastique », cat. exp. cité, pp. 53-56).

5 Alors que les tablettes retrouvées dans le palais de Mari, pour l’époque présargonique, étaient dispersées en plusieurs points.

6 Environ 17 000 numéros d’inventaire furent attribués. Les pièces affectées au rangement des archives étaient au nombre de trois : un magasin de forme trapézoïdale, L. 2764, à l’intérieur du Quartier administratif (plus de 500 numéros d’inventaire) ; une petite salle, L. 2712, à l’extrémité nord du portique est de la cour des Audiences (environ 900 numéros d’inventaire) ; et surtout la grande salle des Archives, L. 2769, à l’extrémité sud du même portique (14 700 numéros d’inventaire). Il y avait aussi des salles de consultation : de façon certaine, la salle L. 2586, située dans l’aile nord-ouest du palais, où les quarante premières tablettes d’Ebla furent retrouvées, et peut-être le vestibule extérieur du Quartier administratif, L. 2875 (environ 650 numéros d’inventaire).

7 Le seul accès à cette salle, L. 2769 pour les archéologues, se faisait par un scriptorium.

8 Les étagères étaient profondes de 80 cm et hautes de 50 cm.

9 De forme presque carrée, elles pouvaient atteindre une trentaine de centimètres de côté. Un exemple en est fourni par un compte rendu annuel de métaux, qui comprenait une vingtaine de colonnes par face (cat. exp. cité n. 3, no 141).

10 Les tablettes ont glissé des étagères consumées sur le sol de la salle, à peu près dans l’ordre où elles étaient rangées.

11 Dans l’angle nord-est de la cour des Audiences, la salle L. 2712.

12 Sur une durée de quarante à cinquante ans. Les souverains sont Igrish-Halam, Irkab-Damu et Ishar-Damu.

13 Mais les textes administratifs apportent des informations sur les relations entre les cités-États : Ebla devait envoyer à Mari un tribut en or et en argent, et Ebla envoie au roi de Nagar un vêtement en cadeau (cat. exp. cité n. 3, nos 138-140).

14 Cf. L. Milano, « La diffusion de l’écriture en Syrie : Ebla », cat. exp. cité n. 3, p. 59.

15 Les noms sumériens, avec leur équivalent en éblaïte, étaient parfois assortis d’une petite explication.

Bibliographie

P. Matthiae, « Ebla in the Late Early Syrian Period : the Royal Palace and the State Archives », Biblical Archeologist, 39, 3, 1976, pp. 94-113. 

A. Archi, Archivi Reali di Ebla. Testi, Rome, à partir de 1981.

Cuneiform Archives and Libraries : Papers Read at the 30th RAI, Leiden, 4-8 July 1983, Leyde, 1986 : P. Matthiae, « The Archives of the Royal Palace G of Ebla. Distribution and Arrangement of the Tablets According to the Archaeological Evidence », pp. 53-71 ; A. Archi, « The Archives of Ebla », pp. 72-86.

A. Archi, « Les archives royales d’Ebla », cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, pp. 108-111 et nos 94-102, pp. 112-119.

—, « Gli Archivi Reali e l’organizzazione istituzionale e amministrativa protosiriana » et « Il sapere e la scuola scribale nel Periodo Protosiriano », cat. exp. Ebla. Alle origini della civiltà urbana, Milan, 1995, respectivement pp. 112-119 et pp. 120-125.

L. Milano, « La diffusion de l’écriture en Syrie : Ebla », cat. exp. En Syrie. Aux origines de l’écriture, Bruxelles, 1997, pp. 57-59 et nos 135-144.