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La sculpture mariote de l’époque des dynasties archaïques fit preuve d’une vitalité particulière. Elle multiplia, en effet, les représentations d’orants, assis, debout, accroupis, seuls ou en couples enlacés, et couvrit un vaste éventail de hauts personnages ou de membres du culte : roi, meunier, chef de cadastre, échanson, scribe, chanteur, prêtresse…, souvent souriants et empreints d’une piété sereine. Mais le chef-d’œuvre de cette production est sans conteste la statue de l’intendant Ebih-il, presque intacte, retrouvée dans le temple de la déesse guerrière Ishtar, à qui elle est vouée. Assis sur un siège cylindrique en vannerie, les mains jointes dans l’attitude de l’orant, la main droite recouvrant la main gauche, le personnage est identifié grâce à l’inscription sumérienne qui s’étend en cinq cases sur son dos et son épaule droite : « Statue d’Ebih-il, l’intendant. À Ishtar Virile, il l’a vouée. »

L’intendant a le crâne rasé, comme la plupart des hommes de son époque, mais porte une barbe, à la mode de Mari1. Cette barbe très soignée, aux mèches ondulantes terminées en boucles et séparées par de petites cavités creusées au foret, obéit aux conventions de la sculpture en vogue localement. Les oreilles sont bien dessinées. Les sourcils, représentés à la manière sumérienne en ligne continue, ont perdu leurs incrustations ; mais les yeux de coquille et de lapis-lazuli, enchâssés dans du bitume, ont un éclat particulier, car, dirigés dans le lointain, ils paraissent perdus dans une contemplation extatique. Un léger sourire flotte sur les lèvres de l’intendant. Le kaunakès qu’il porte est traité de façon exceptionnellement réaliste, en mèches laineuses légèrement ondulantes qui se recouvrent les unes les autres et suivent en s’incurvant la courbe des genoux. C’est à partir de cet exemple que le kaunakès a été interprété comme une toison de mouton peignée [22]. Le vêtement est retourné vers l’extérieur à la ceinture, et se termine en queue à l’arrière. Les pieds manquent mais existaient, puisque subsistent encore sous la jupe, à l’arrière, deux gros trous de mortaise. Ils avaient été exécutés séparément2. En revanche, personnage et siège sont sculptés d’un seul bloc, fait rare à Mari pour une statue de cette taille.

L’albâtre est travaillé ici de façon très remarquable, poli jusqu’à suggérer la transparence et la douceur de la chair. Même si les coudes sont encore un peu pointus, dans la tradition sumérienne du DA II, l’arrondi des épaules, la poitrine et la musculature des bras sont rendus avec un sens anatomique qui s’affirme à la fin des dynasties archaïques. Le souci de réalisme qui s’exprime dans tous les détails de cette statue en fait, malgré l’attitude conventionnelle du personnage, presque un portrait.

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1 Quelques exemples dans A. Parrot, Mission archéologique de Mari, I : Le temple d’Ishtar, Paris, 1956, pl. XXX-XXXII, et III : Les temples d’Ishtarat et de Ninni-zaza, Paris, 1967, fig. 31, 38, 43, 45, 70, 75-76, 80, 88, 90.

2 Ceux qui ont été mentionnés comme lui appartenant sont maintenant contestés.

Bibliographie

A. Parrot, « Les fouilles de Mari. Première campagne (hiver 1933-34) », Syria, XVI, 1935, pp. 25-27, pl. VIII et fig. 8.

—, Mission archéologique de Mari, I : Le temple d’Ishtar, Paris, 1956, no 2, pp. 70-71 et pl. XXVIII-XXIX.

W. Orthmann (éd.), Propyläen Kunstgeschichte, 14 : Der Alte Orient, Berlin, 1975, fig. 63.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 97-98 et p. 129.