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La cornaline servit à la fabrication de parures dès le vie millénaire. Elle devint un signe extérieur de richesse à l’époque de l’urbanisation, dans une société qui, en se hiérarchisant, développa le goût du luxe et de l’ostentation. À partir de 2600 av. J.-C., elle fut fréquemment associée à l’or et au lapis-lazuli1.

La cornaline appartient à la famille des calcédoines, dont les plus importantes formations se trouvent en Inde2. Elle fut surtout employée dans la confection de perles3. Les plus raffinées d’entre elles, présentées ici, proviennent d’ailleurs de l’Indus, ancien pays de Meluhha. Elles étaient de forme légèrement biconique, ou parfois tubulaire4, et pouvaient atteindre et même dépasser 12 cm de longueur5. Leur fabrication, très complexe6, fut de courte durée et se limita à quelques ateliers tels que Mohenjo Daro, Harappa, Lothal et surtout Chanhu Daro7. L’actuel atelier de Khambhat (Cambay) a permis de reconstituer les étapes de cette production.

La cornaline est recueillie dans des terrasses fluviatiles sous forme de galets. Après une longue période de séchage, les galets sont regroupés dans des pots en terre et soumis à des chauffes successives de 200 à 300 degrés par période de 24 ou 48 heures. Au cours de ces chauffes, la pierre acquiert un grain plus fin et modifie sa couleur initiale8 par oxydation des particules de fer qu’elle renferme, jusqu’à atteindre le rouge ou l’orange intenses sous lesquels elle est connue. Ensuite les galets sont dégrossis par percussion, puis l’ébauche est abrasée avec des meules qui donnent la forme définitive9. Reste alors à affronter l’étape la plus délicate, celle du percement. C’est en effet le moment où la perle risque de casser. Bloquée dans un cadre, elle est perforée à chaque extrémité par un foret à archet. Les deux conduits ne se rejoignent d’ailleurs pas toujours parfaitement. Après chacune de ces interventions, la cornaline est remise à chauffer. Enfin la perle est soumise au lustrage et au polissage, soit dans des outres en cuir, soit sur le polissoir à archet.

Ces longues perles en cornaline n’existent que par centaines, du fait de leur technologie sophistiquée, alors que les petites sont connues par milliers. Les plus belles devinrent la propriété de hauts personnages, qui y firent parfois graver une inscription. C’est le cas de la perle tubulaire du deuxième roi de la IIIe dynastie d’Ur, Shulgi10.

La civilisation de l’Indus excella également dans la fabrication de perles de cornaline à décor blanc, obtenu par l’application d’une pâte en carbonate de soude qui, chauffée, décolore la surface11.

Ces deux types de perles, exclusivement originaires de l’Indus, témoignent des relations qui ont pu exister entre l’ancien pays de Meluhha et les mondes mésopotamien et iranien, à partir de 2600 av. J.-C. D’autres objets avaient la même provenance : des poids, des molosses12, les buffles d’eau à cornes annelées, des bracelets en coquillage.

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1 Les plus magnifiques témoignages de ces productions proviennent des « tombes royales » d’Ur.

2 Dans le plateau du Deccan.

3 Elle fut aussi parfois utilisée pour des sceaux.

4 Et même quadrangulaires.

5 D’extraordinaires colliers de ces très longues perles provenant de Mohenjo Daro et d’Allahdino ont été présentés au Tokyo Metropolitan-Art Museum à l’exposition Indus Civilisation, 5 août-3 décembre 2000 (nos 414 et 417).

6 La dureté de la cornaline atteint 7 dans l’échelle de Mohs.

7 Cet atelier s’était spécialisé exclusivement dans la production des perles tubulaires, cf. cat. exp. Les cités oubliées de l’Indus, Paris, 1988, no 308.

8 Qui varie du jaune au rouge ou au brun.

9 Ces meules sont fixées sur des toupies actionnées d’avant en arrière par un archet.

10 P. Amiet, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, no 179.

11 « There are no grounds for believing the stones were, strictly speaking, etched, with white material inlaid in a groove. A pattern was drawn on the stone with a solution of alkali (generally soda) and the stone was then heated through a 300° to 400° temperature until the alkali entered into it, making a permanent white design. Mackay (1933) described the actual method as he saw it done by an old man in 1930 at Sehwan in middle Sind » (R.R.S. Moorey, BAR International Series, 237 : Materials and Manufacture in Ancient Mesopotamia. The Evidence of Archaeology and Art Metals and Metalwork, Glazed Materials and Glass, 1985, p. 14).

12 Un gros chien rouge de Meluhha fut envoyé au dernier roi de la IIIe dynastie d’Ur, Ibbi-Sîn, qui l’appela « Attrape ».

Bibliographie

V. Scheil, « Inscription de Dungi », MDP, VI, 1905, p. 22

J. Reade, British Museum Occasional Papers, 2 : Early Etched Beads and the Indus-Mesopotamian Trade, 1979.

P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, fig. 92 (pour inv. AO 13099).

—, dans cat. exp. Les cités oubliées de l’Indus, Paris, 1988, no A9, p. 197 (pour inv. AO 17751).

Cat exp. Les pierres précieuses de l’Orient ancien, Paris, 1995 : M.-L. Inizan, « Cornaline et agates : production et circulation de la préhistoire à nos jours », pp. 21-24 ; V. Roux, « Le travail des lapidaires. Atelier de Khambhat (Cambay) : passé et présent », pp. 39-41 ; F. Tallon, « Les bijoux », pp. 55-60, et no 23.

M.-L. Inizan, « Importation de cornalines et agates de l’Indus en Mésopotamie, le cas de Suse et Tello », Cornaline de l’Inde. Des pratiques techniques de Cambay aux techno-systèmes de l’Indus, Paris, 2000, pp. 475-501.