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La chlorite est une pierre tendre, facile à travailler. Souvent verte, mais parfois noire ou grise, elle est également connue sous les appellations de stéatite et de serpentine1. Le travail de ce matériau a donné lieu à une production de luxe2 qui s’est beaucoup développée dans le monde oriental entre 2600 et 1700 av. J.-C., durant deux grandes phases3. Les formes cylindriques et tronconiques4, à décor foisonnant, caractérisent la phase ancienne, datée entre 2600 et 2200 av. J.-C. La phase récente, entre 2300 et 1700 av. J.-C.5, a livré en abondance des petits récipients à base carrée, à décor simple de cercles pointés, destinés sans doute à des fards et à des parfums.

Les décors de la série ancienne sont sculptés en faible relief sur toute la face externe des récipients. Ils se composent de motifs géométriques (boucles, nattes, écailles ou briques), végétaux (palmiers dattiers), architecturaux (maisons aux linteaux de porte et de fenêtre courbes) ou animaliers (scorpions, serpents, félins6, oiseaux). Les représentations humaines sont très rares. L’iconographie complexe du vase de Khafadjé est donc unique.

Deux personnages, vêtus d’une jupe quadrillée retournée à la ceinture, sont figurés en composition symétrique. Le premier, agenouillé sur deux zébus, tient des cordons de flots dans les mains. L’action bienfaisante de cette eau sur la végétation est symbolisée par quelques plantes et par un palmier dattier dont les fruits font le bonheur de deux ours, debout sous l’arbre. Le second personnage empoigne des serpents menaçants au-dessus d’une paire de félins opposés, tournés vers le dompteur. Serpents et félins incarnent la nature sauvage. Des symboles astraux figurent dans les deux scènes. Les deux groupes semblent s’ignorer.

Le troisième épisode pourrait évoquer le désordre, lorsque les forces de la nature sont livrées à elles-mêmes sans autorité supérieure pour les contrôler. De fait, les zébus et les félins, précédemment séparés, sont ici réunis dans une scène de mort où le zébu, couché sur le dos, est dévoré par un lion et par un vautour.

Ce vase, qui passa longtemps pour sumérien en raison de sa découverte dans la région de la Diyala, a certainement été fabriqué en Iran du Sud-Est7, dans l’ancien pays supposé de Marashi8. En effet, les canons de représentation des personnages, à nez fort et busqué, à lèvres épaisses et saillantes, à double natte, aux yeux en amande ou losangiques, aux pectoraux rendus de face et très soulignés, sont bien attestés dans le monde transélamite9. Les deux personnages emprunteraient à la tradition préhistorique des héros dompteurs, personnalités archaïques qui maîtrisent le monde sauvage et apportent la fertilité [8].

Mais H.-P. Francfort propose une autre lecture : la scène de destruction serait le point de départ du cycle des saisons, tel qu’il est perçu en Asie centrale. Ce cycle perpétuel trouverait sa parfaite expression dans la forme circulaire du vase.

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1 Le terme de chlorite est désormais générique.

2 Les objets étaient soigneusement réparés et, lorsque la réparation était impossible, les fragments étaient réutilisés.

3 Les notions de « série ancienne » et de « série récente » ont été proposées par P. de Miroschedji, « Vases et objets en stéatite susiens du musée du Louvre », Cahiers de la DAFI, 3, 1973.

4 La simplicité des formes des vases est conditionnée par la technique employée, celle du foret à arc.

5 Cette phase est elle-même maintenant subdivisée en « série récente » (2300-2000 av. J.-.C.) et « série tardive » (2000-1700 av. J.-.C.). Phase ancienne et phase récente se chevauchent durant cent ans.

6 Le thème de l’affrontement entre serpents et félins est un des plus fréquents.

7 L’atelier de Tépé Yahya en était un des centres les plus actifs.

8 L’endroit était grand fournisseur de marushu, terme ancien qui désigne probablement la chlorite (P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, p. 138).

9 Parmi quelques exemples, l’épingle ajourée de Bactriane et le cachet de lapis-lazuli (même costume, même natte) et la plaque en bitume aux deux orants nus avec serpents (P. Amiet, op. cit., fig. 126-127 et 65). Également le vase de Bismaya de l’Oriental Institute de l’université de Chicago (H. Frankfort, The Art and the Architecture of the Ancient Orient, coll. « The Pelican History of Art », Harmondsworth, 1970, fig. 31), et celui de Tell Agrab (ILN, 1936, 3, p. 434, fig. 12). 

Bibliographie

S. Smith, « Early Sculptures from Iraq », British Museum Quarterly, XI, 3, juin 1937, pp. 117-119.

H.-P. Francfort, « The Central Asian Dimension of the Symbolic System in Bactria and Margiana », Antiquity, 68, 1994, p. 414.

D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, pp. 68-69.

 

H. David, « Les vases en chloritite dans la péninsule d’Oman : une étude pétrographique appliquée à l’archéologie », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 311, série II, Paris, 1990, pp. 951-958.

H. David et alli, « Softstone Mining Evidence in the Oman Peninsula and its Relation to Mesopotamia », S. Cleuziou, M. Tosi et J. Zarins (éd.) Serie Orientale Roma, XCIII : Essays on the Late Prehistory of Arabian Peninsula, Isaio, Rome, 2002, pp. 317-366 (également sur la matière).