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La première représentation détaillée d’une scène de culte au Proche-Orient apparaît sur le vase d’Uruk [17]. Ce type de scène se multiplie à l’époque des dynasties archaïques et connaît son expression la plus complète sur le relief perforé du British Museum, en provenance du Giparu d’Ur.

Au registre supérieur, un dieu assis1, coiffé d’une tiare à cornes surmontée d’un croissant de lune, referme ses bras autour d’un aryballe. Face à lui, un personnage à longue chevelure, en nudité rituelle, répand un liquide au-dessus d’un manchon2. Il précède trois dames enveloppées dans de grands manteaux.

Au registre inférieur s’élève un édifice vide qu’encadrent des poteaux ansés terminés par des pointes de lance3, devant lequel un homme, nu et complètement rasé, accomplit le geste de libation déjà décrit. Le manchon est orné de parures4. Au centre se dresse une femme, entièrement de face, suivie de deux orants5. La figuration frontale, inhabituelle, confère au personnage médian un statut exceptionnel6.

Le dieu est assis devant son temple, même si ce dernier n’est pas représenté7. Il s’agit de Nanna, dieu-lune tutélaire de la ville d’Ur8. Comme il est courant à l’époque des DA, sa tiare est encore composite, associant aux cornes un croissant de lune. Le vase qu’il tient préfigure peut-être le futur vase globulaire aux flots jaillissants9. La libation, qui consiste à répandre un liquide en faveur de la divinité, n’est pas nouvelle10. Elle est illustrée pour la première fois sur une empreinte archaïque d’Ur11. L’offrande de parures aux divinités date de l’époque proto-urbaine12. Les colliers qui ornent ici le manchon sont comme sanctifiés par le liquide versé13. Parfois le manchon abrite une plante14 ; la libation se réfère alors nettement à la croissance de la végétation, symbole de la vie qui se perpétue15.

Le temple vide du registre inférieur, dans lequel va se retirer le couple formé par Nanna et sa parèdre, Ningal, introduite par le libateur16, paraît lié à la cérémonie du mariage sacré [17 et 44]. Il est curieux, comme le note P. Amiet, que les personnages n’aient pas été montrés face à face. C’est toute la complexité de l’iconographie de ce relief d’Ur, qui semble regrouper deux événements religieux : l’offrande au dieu et l’union du couple divin. L’évocation d’un temple vide, qui s’enracine dans un passé lointain17, ne se rattache pas à ses débuts à une scène d’hiérogamie, mais à une scène d’offrandes. Son sens a donc ici évolué. Selon P. Amiet, les deux registres impliquent qu’il y avait deux espaces sacrés : celui devant lequel se tient le dieu est son sanctuaire, sa résidence, tandis que le temple vide est le lieu de la rencontre. Cette dualité refléterait peut-être la nature du Giparu. Elle opère en tout cas la synthèse de plusieurs traditions cultuelles anciennes.

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1 Il a le corps à la fois de face et de profil, selon une convention qu’on retrouve partout au Proche-Orient et en Égypte. Selon P. Amiet, la représentation anthropomorphique des dieux est liée au fait que les personnages divins ont d’abord été incarnés par des humains, comme dans la cérémonie du mariage sacré.

2 Un élément souple, difficile à interpréter, pend de ce manchon. Par comparaison avec ce qu’on rencontre le plus souvent, il doit s’agir d’une parure.

3 Les poteaux ansés avaient sans doute une symbolique divine. On les retrouve sur plusieurs sceaux ou empreintes (P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, nos 823, 1358, 1361).

4 Ceinture ou collier terminé par un anneau.

5 Le premier, de sexe masculin, porte un chevreau ; la seconde tient en offrande un collier ou un serre-tête.

6 Ce sont les déesses qui sont présentées de face, comme celle qui apparaît sur un fragment du vase en pierre d’Enméténa, du Pergamon Museum de Berlin (cat. Das Vorderasiatische Museum. Staatliche Museen zu Berlin, Mainz, 1992, no 31). Bien que moins détaillée que cette dernière représentation, la figure féminine du relief d’Ur semble avoir le même type de chevelure épaisse partagée en quatre grandes mèches terminées en boucles, dont deux épousent le contour des épaules. Elle ne porte néanmoins pas la tiare à cornes complexe que ceint la déesse du fragment de Berlin. Peut-être a-t-il été considéré que sa position frontale permettait déjà de l’identifier comme une déesse. À moins que cette absence de cornes signifie que le rôle de la divinité est incarné par une personne humaine, en l’occurrence la grande prêtresse du culte de Nanna, la prêtresse entu. D’où cette représentation ambiguë d’une déesse sans tiare à cornes. Le port de celle-ci n’est, par ailleurs, pas encore systématique.

7 On peut le déduire par comparaison avec d’autres représentations où le bâtiment apparaît (P. Amiet, op. cit. n. 4, no 1358). Le dieu n’est jamais à l’intérieur du temple, mais est toujours assis devant la porte.

8 Il sera appelé Sîn en akkadien.

9 Qui sera un des attributs du dieu de l’Eau Enki/Ea.

10 « On peut penser que le liquide répandu directement sur le sol, ou par l’intermédiaire d’un manchon, garni ou non de feuillages ou de parures, était délibérément perdu, c’est-à-dire sacrifié, voué à la divinité » (P. Amiet, op. cit. n. 3, p. 166). Cette libation avait lieu toujours avec le même type de vase à long bec verseur tubulaire, dont des équivalents ont été trouvés dans les tombes de la nécropole royale d’Ur. Quand le manchon contenait une plante, le liquide répandu était de l’eau, sinon il pouvait s’agir de lait, de vin ou de bière.

11 P. Amiet, op. cit. n. 3, no 823. Cette empreinte d’Ur illustre la transition entre l’époque proto-urbaine et celle des DA. Il s’agit d’un document exceptionnel, car, pour la première fois, la divinité est identifiée par le culte dont elle est l’objet, sous forme d’une libation. De plus, elle est clairement associée à sa résidence (ici elle est debout sous un auvent, ensuite elle sera représentée assise devant la porte de son temple). Mais le rôle de cette divinité est encore tenu par le roi-prêtre. La femme qui suit le libateur va s’unir au dieu.

12 Attestée notamment sur le cylindre de la collection Newell et sur le cylindre de Tell Billa (P. Amiet, op. cit. n. 3, no 642 et no 656 ; sur les nos 1342 et 1357, les colliers offerts sont composés de grosses perles). Sur cette pratique, cf. P. Amiet, op. cit. n. 3, p. 165.

13 Ce geste de libation consistant à arroser un manchon d’offrandes, auquel peuvent être suspendues des parures, sera courant jusqu’à la fin du iiie millénaire. Le liquide est, selon P. Amiet, destiné à pénétrer dans le sol, comme le montrent les claies sur lesquelles le manchon est parfois posé pour éviter que l’eau n’inonde les pieds des officiants (op. cit. n. 3, no 1346).

14 Par exemple sur la stèle des Vautours [24] et dans la glyptique (P. Amiet, op. cit. n. 3, nos 1349-1350, 1357).

15 Dans la glyptique de l’époque d’Akkad, la présence d’un palmier ou d’un rameau de végétation symbolise la même idée [41]. Elle sera reprise sur les revêtements architecturaux, notamment sur les briques moulées associant hommes-taureaux et palmiers sur le parement extérieur du temple d’Inshushinak [79] et sur les orthostates néo-assyriens associant génies et palmiers du palais de Khorsabad [91].

16 Ou celle qui en fait fonction, la grande prêtresse. Le personnage féminin associé au rite d’hiérogamie est toujours introduit par un libateur ou une libatrice portant un vase à bec verseur (P. Amiet, op. cit. n. 3, no 1358).

17 Sur certains cachets du Luristan de la fin du ive millénaire apparaît déjà un bâtiment vide, lié à une figure cosmique ou mythologique (P. Amiet, op. cit. n. 3, nos 1559 et 1578). Le destinataire n’est pas représenté, mais il est symbolisé par l’édifice, qui fait l’objet d’offrandes et qui peut être considéré comme cultuel.

Bibliographie

C. L. Woolley, « Excavations at Ur », The Antiquaries Journal, VI, 1926, pl. 53 A.

—, Ur Excavations, IV : The Early Periods, Philadelphie, 1955, pp. 45 et suiv., p. 173 et pl. 39c.

J. Boese, Altmesopotamische Weihplatten, Berlin et New York, 1971, pp. 79, 190-191 et pl. XXI, U 4.

P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, pl. 1355 et, plus général, pp. 161-167.

 

P. Amiet, « Le thème du “temple” vide dans l’iconographie orientale », « Maquettes architecturales » de l’Antiquité. Actes du colloque de Strasbourg 3-5 décembre 1998, éd. B. Muller, Paris, 2001, pp. 473-483.