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Retrouvé en 1928 dans la tombe la plus meurtrière du cimetière royal d’Ur, surnommée pour cette raison le « Grand Puits de la mort » – puisque soixante-treize personnes furent apparemment droguées pour accompagner dans l’au-delà le défunt -, le « bélier » d’Ur conservé à Philadelphie est un des objets les plus exceptionnels de la nécropole. Il n’est toutefois pas unique : la même tombe livra, au cours de son exploration, un autre caprin presque semblable, quoiqu’un peu plus grand, désormais visible au British Museum. C. Leonard Woolley, le fouilleur, les appela, par référence à l’épisode du sacrifice d’Isaac, les « béliers pris dans un buisson1 », tout en reconnaissant qu’il s’agissait de boucs. Le dégagement de ces deux œuvres complètement écrasées par le poids de la terre, après la dissolution de leur âme en bois, releva du prodige [p. 557].

L’animal, dressé sur ses pattes arrière, appuie les sabots de ses pattes antérieures sur un arbre dont les rameaux se terminent en bourgeons et en fleurs. Le contact entre sabots et arbre vient d’être rétabli au cours d’une récente et magnifique restauration. Si la végétation est entièrement recouverte d’une feuille d’or, le bouc est constitué de matériaux plus variés, aux couleurs contrastées. Les oreilles sont en cuivre. Le lapis-lazuli a été employé pour les cornes torsadées, les pupilles, la barbe et la toison du front, ainsi que pour celle des épaules et du poitrail. Le reste du pelage est en nacre. Toutes les écailles formant le poil ont été fixées par du bitume mêlé à du plâtre2 . Les pattes, le museau et le cylindre qui émerge du dos de la bête sont habillés d’une feuille d’or. Le ventre, reconstitué, était en argent. Le bouc et l’arbre reposent sur une petite base à décor horizontal en mosaïque de nacre, de calcaire rouge et de lapis-lazuli, et à placages latéraux en argent. Contrairement à l’exemplaire du British Museum, l’animal présenté ici n’est pas sexué.

Ces objets furent parfois interprétés comme des éléments décoratifs d’une lyre3, parce que les instruments de musique étaient nombreux dans le Grand Puits de la mort. Cette hypothèse est désormais abandonnée. Le cylindre qui sort de leurs épaules en fait plus vraisemblablement les supports d’un élément maintenant disparu : table d’offrandes ou récipient4. Les cendres d’une combustion contemporaine de l’inhumation furent retrouvées près du bouc de Philadelphie.

Le thème du capridé broutant des feuillages debout sur ses pattes arrière apparaît dès l’époque proto-urbaine sur les cylindres, lorsque le roi-prêtre nourrit les troupeaux de la déesse Inanna [15]. Il se retrouve sur les incrustations de nacre gravées, nombreuses à Ur5. Les boucs d’Ur ont toutefois pour particularité de traiter ce sujet en trois dimensions.

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1 Bible de Jérusalem, Genèse, 22, 13.

2 Elles sont traitées comme les mèches laineuses du kaunakès contemporain de cet objet.

3 Par référence au cerf qui orne l’avant de cet instrument, dans la même tombe (C. L. Woolley, Ur Excavations, II : The Royal Cemetery, Oxford, 1934, pl. 112).

4 Un sceau-cylindre du Pergamon Museum de Berlin montre un animal dressé portant dans le dos une table à offrandes (P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, no 1358).

5 D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, p. 65, fig. 47, où on observe les mêmes mèches saillantes aux jointures des pattes ; C. L. Woolley, op. cit. n. 3, pl. 97.

Bibliographie

C. L. Woolley, Ur Excavations, II : The Royal Cemetery, Oxford, 1934, pp. 121-122, 264-266 et pl. 77b et 89.

D. P. Hansen, « Art of the Royal Tombs of Ur : a Brief Interpretation », cat. exp. Treasures from the Royal Tombs of Ur, Philadelphie, 1998, no 8, pp. 45-47, 61-63.

Y. Rakic, « Rescue and Restauration : a History of the Philadelphia “Ram Caught in a Thicket” », Expedition, 40, 2, 1998, pp. 51-62.