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La caisse de résonance d’une lyre adoptait couramment, au iiie millénaire, la forme d’un bovidé plus ou moins schématique1. Les onze cordes2 qui partaient de l’animal produisaient chacune un son différent, qui pouvait varier également selon la taille de l’instrument et la longueur des cordes3.

Deux lyres4 avaient été déposées dans la « tombe du Roi », qui jouxtait la tombe de la reine Puabi5. L’exemplaire étudié ici est le plus grand connu. Il devait sonner comme une viole basse6. L’empreinte laissée par le bois dans le sol permet de connaître ses dimensions exactes. Sa caisse de résonance était doublement ornée à l’avant d’une tête de taureau, projetée en haut relief7, et d’un panneau trapézoïdal à décor de mosaïque.

La majeure partie de la tête de l’animal et des cornes était recouverte d’une feuille d’or, appliquée sur une âme en bois ; les yeux étaient faits de coquille8 et de lapis-lazuli, et la même pierre servait aussi à orner l’extrémité des cornes et à rendre la toison de la tête et la barbe, dont les douze mèches bouclées étaient serties chacune dans une feuille d’argent.

Le panneau de mosaïque comprend, réparti en quatre registres lisibles de haut en bas, un étonnant décor de personnages de nacre qui se détachent en clair sur le fond sombre du bitume. Au registre supérieur apparaît la figure héraldique du héros nu à la triple ceinture domptant des taureaux androcéphales9. Les trois autres registres évoquent le banquet funéraire préparé dans l’au-delà10, avec des officiants incarnés par des animaux en attitude humaine. Les victuailles sont apportées sur une table par une hyène, qui a découpé des têtes de veau et de sanglier ainsi qu’un cuisseau de bœuf avec le couteau qu’elle porte à la ceinture. Derrière elle, un lion se charge de la boisson. Des musiciens assis agrémentent la fête du son de leurs instruments : un âne pince les cordes d’une lyre11 très proche de celle qui est présentée ici, un renard tient un sistre. L’ours qui tient le montant de la lyre semble danser au son de la musique. Au dernier registre, un homme-scorpion est suivi d’une gazelle portant deux gobelets remplis à la grande jarre posée derrière elle12.

Les représentations d’animaux en attitude humaine sont rares dans le monde sumérien. Quelques sceaux provenant d’Ur, représentant des animaux jouant de divers instruments, sont peut-être néanmoins les inspirateurs de ce panneau. Les animaux s’y conduisent déjà en humains13. Mais les références les plus évidentes se trouvent en Élam, à l’époque protoélamite [19-20], où elles illustrent des fables ou des cosmogonies.

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1 Cette caisse permet aussi de poser l’instrument.

2 Les lyres égyptiennes de cette époque sont à quatre cordes.

3 Des reconstitutions modernes de ces instruments permettent de connaître les sons qu’ils pouvaient produire.

4 La seconde se trouve au British Museum.

5 Deux instruments de musique se trouvaient dans la tombe de la reine Puabi, mais ils étaient si proches l’un de l’autre que le fouilleur crut n’en trouver qu’un : en fait, le premier était une harpe en forme de bateau et le second une lyre dont le panneau avant était décoré d’incrustations.

6 Cf. A. Draffkorn Kilmer, « The Musical Instruments from Ur and Ancient Mesopotamian Music », Expedition, 40, 2, 1998, p. 13.

7 La plus belle connue.

8 Coquille et nacre sont ici synonymes du même matériau. Lorsqu’on polit la surface d’un coquillage pour en ôter les concrétions, on trouve la nacre.

9 Ce thème est très courant dans la glyptique.

10 Ou en vue du passage dans l’au-delà.

11 Ici à huit cordes.

12 Le sens de cette scène n’est pas élucidé. L’homme-scorpion, au iiie millénaire, est l’acolyte du dieu-soleil (F. A. M. Wiggermann, Mesopotamian Protective Spirits. The Rituals Texts, Cuneiform Monographs, I, Groningen, 1992, pp. 180-181).

13 P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, nos 1308, 1310-1311.

Bibliographie

C. L. Woolley, Ur Excavations, II : The Royal Cemetery, Oxford, 1934, pp. 70 et 280-282 et pl. 105-107.

D. P. Hansen, « Art of the Royal Tombs of Ur », Treasures from the Royal Tombs of Ur, Philadelphie, 1998 p. 50 et no 3.

 

A. Spycket, « La musique instrumentale mésopotamienne », Journal des savants, juillet-septembre 1972, pp. 160-168 (sur les instruments à cordes des DA). 

A. Draffkorn Kilmer, « The Musical Instruments from Ur and Ancient Mesopotamian Music », Expedition, 40, 2, 1998, pp. 12-19.