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Le roi Enméténa1 fit preuve, comme ses prédécesseurs de la Ire dynastie de Lagash2, d’une profonde dévotion à l’égard du grand dieu de son État, Ningirsu. Il lui voua notamment, vers 2400 av. J.-C., un vase qui porte désormais son nom. L’inscription du commanditaire est gravée en cunéiforme sur le col : « Pour Ningirsu, le champion d’Enlil, Entéména3, le prince de Lagash […], pour Ningirsu, son maître qui l’aime, a façonné un vase d’argent purifié dans lequel Ningirsu (puisse) manger du4…, (et), pour sa vie, l’a porté à Ningirsu de l’Eninnu. En ce temps-là Dudu était prêtre de Ningirsu5. »

L’appartenance du vase au mobilier liturgique du grand dieu de Lagash explique la nature du décor. Il représente à quatre reprises, superbement gravé sur la panse, l’aigle léontocéphale Anzu, animal attribut de Ningirsu, agrippant successivement dans ses serres des lions, des cerfs, des lions et des capridés, comme pour exercer sur eux, et peut-être sur l’ensemble du monde sauvage, une maîtrise. Les cerfs et les capridés sont mordus au mufle par les lions, et les lions semblent plus importants, car ils sont répétés deux fois6. L’association aigle léontocéphale et lions apparaît ailleurs à Lagash7. Des chevrons indiquent les lignes de sol. Au-dessus, les sept génisses accroupies évoquent peut-être la richesse du troupeau de Ningirsu. Le vase repose sur un socle en cuivre à base circulaire portée par quatre pattes de lion, maintenant très corrodées.

Il s’agit du plus célèbre et du plus bel objet en argent de la civilisation sumérienne. Il a été réalisé à partir d’une seule feuille de métal, que l’artisan a d’abord emboutie en coupe hémisphérique, avant de monter les parois, puis de restreindre la pièce au niveau du col, lequel fut renforcé de l’intérieur8 par une plaque soudée avec un alliage d’argent et de cuivre9. L’orfèvre surmonta ainsi deux difficultés. Il sut calculer mathématiquement la quantité d’argent nécessaire pour passer d’un parallélépipède de métal à un objet manufacturé avec une paroi d’une épaisseur donnée, sans apport de matière10 ; après quoi, il sut repérer l’emplacement exact des figures à exécuter sur un espace courbe11. Il grava alors les motifs et cisela leurs multiples détails avec une grande sûreté de trait.

L’argent est bien connu en Mésopotamie méridionale, puisque 8, 4 % de la vaisselle de métal est en argent12. Mais, en se corrodant, il devient friable et se conserve moins facilement que l’or ; il est, par ailleurs, d’un emploi moins courant que le cuivre. Dans un texte de dispute entre le cuivre et l’argent13, le premier apostrophe ainsi le second : « Argent, tu n’as de place que dans les palais, c’est l’endroit qui t’est réservé. Sans palais, tu n’aurais pas de place ; disparue ta résidence ! » Le cuivre énumère ensuite tous les endroits où lui peut vivre et tous les services qu’il peut rendre.

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1 Il s’agit de la nouvelle lecture du nom du roi de Lagash anciennement lu Entéména.

2 Enméténa est le neveu d’Eannatum, grand vainqueur de la ville d’Umma, cf. notice 24.

3 Cf. n. 1.

4 Cette partie du texte est interprétée soit comme la nourriture donnée à Ningirsu, de l’huile ou du beurre, soit comme l’adverbe mensuellement, ou comme du beurre donné mensuellement (J. S. Cooper, Sumerian and Akkadian Royal Inscriptions, I : Presargonic Inscriptions, New Haven, 1986, p. 60, La 5.7, n. 1).

5 E. Sollberger et J. R. Kupper, Les inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, p. 69.

6 P. Amiet fait remarquer que ce thème de l’aigle léontocéphale qui agrippe des lions est propre à Lagash : « Ce n’est que sur les monuments de Lagash […] que l’aigle léontocéphale lie des lions, qui réagissent souvent en lui mordant les ailes […]. C’est aussi dans cette ville qu’il semble avoir été associé le plus intimement, parfois jusqu’à l’identification, avec le dieu de la cité » (La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, p. 140).

7 Notamment sur la stèle des Vautours [24], au-dessus du filet qui emprisonne les gens d’Umma, sur la Face mythologique.

8 C’est le seul endroit de la pièce à avoir été renforcé.

Description de L. Heuzey, « Le vase d’argent d’Entéména découvert par M. de Sarzec », Monuments et mémoires publiés par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Fondation Eugène Piot, II, Paris, 1895, cité par N. Chevalier, « De Tello au Louvre. Aventures du vase d’Entéména », Collectanea Orientalia, CPOA, 3, Neuchâtel et Paris, 1987, p. 76.

10 Cf. C. Michel, « Un problème mathématique relatif à la métallurgie », NABU, 4, 1989, no 110. Le doublage du col ne modifiait pas la forme.

11 « Sans doute le dessinateur dut-il diviser la panse en sections, l’aigle constituant un centre » (A. Parrot, Tello. Vingt campagnes de fouilles (1877-1933), Paris, 1948, p. 110). Selon cet auteur, le cercle pointé sur le corps de l’animal correspondait à un repère, mais ce motif se retrouve ailleurs, par exemple sur la stèle des Vautours [24] et sur la plaque de Dudu en bitume (Louvre, inv. AO 2354).

12 L’argent est utilisé à partir de l’Uruk récent pour la fabrication de petits objets : des pendentifs en forme de croix ont été retrouvés dans deux tombes d’enfant à Suse (F. Tallon, Métallurgie susienne I, Paris, 1987, nos 1159-1160).

13 S. N. Kramer, The Sumerians, Chicago, 1963, p. 265. Ce texte de dispute est cité par D. T. Potts, Mesopotamian Civilization. The Material Foundations, Londres, 1997, p. 174.

Bibliographie

L. Heuzey et E. de Sarzec, Découvertes en Chaldée par Ernest de Sarzec, publié par les soins de Léon Heuzey avec le concours de Arthur Amiaud et François Thureau-Dangin pour la partie épigraphique, Paris, 1884-1912, pp. 261-264 et pl. 43 et 43 bis.

L. Heuzey, « Le vase d’argent d’Entéména découvert par M. de Sarzec », Monuments et mémoires publiés par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Fondation Eugène Piot, II, Paris, 1895, pp. 5-28, pl. I.

A. Parrot, Tello. Vingt campagnes de fouilles (1877-1933), Paris, 1948, pp. 108-110.

 

E. Sollberger et J. R. Kupper, Les inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, p. 69.

J. S. Cooper, Sumerian and Akkadian Royal Inscriptions, I : Presargonic Inscriptions, New Haven, 1986, p. 60, La 5.7.