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Cette stèle à sommet arrondi, sculptée sur les deux faces et sur les côtés, fut érigée vers 2450 av. J.-C. par le roi Eannatum, petit-fils d’Ur-Nanshé [23], pour commémorer sa victoire sur la cité-État d’Umma, son ennemie de toujours. Le conflit avait pour enjeu une bande de terre limitrophe, attribuée à Lagash un siècle plus tôt par le roi de Kish Mésilim, et marquée d’une stèle que les gens d’Umma déplaçaient régulièrement, considérant cette terre comme leur. Le fils d’Ur-Nanshé, Akurgal, perdit son titre royal au cours d’une des innombrables disputes entre Umma et Lagash. Son fils Eannatum décida de régler définitivement le problème en bâtissant un fossé et un « talus de barrage »1 qui feraient frontière entre les deux États. Peine perdue. Eannatum doit livrer bataille, l’emporte et relate sa victoire, en images et en mots, sur les « Faces mythologique et historique » de la stèle des Vautours. Malgré ses lacunes, cette stèle constitue le document historique le plus important de l’époque des dynasties archaïques.

Le texte sumérien, qui commence sur la Face mythologique, comportait initialement 830 lignes, dont ne subsistent que 335 lignes intactes et 130 mutilées. Néanmoins, le caractère stéréotypé et répétitif de certaines formules permet d’en reconstituer une grande partie. En effet, près de la moitié (336 lignes) est consacrée aux mêmes serments successivement adressés à six divinités du panthéon sumérien. Le ton épique glorifie les exploits accomplis : « Moi, Eannatuma, comme un mauvais vent d’orage, je déchaînai la tempête2. »

La Face historique3 est narrative et se divise en quatre registres lisibles de haut en bas4. Au premier registre, le roi Eannatum marche à la tête de ses troupes. Vêtu d’un kaunakès recouvert à l’oblique d’une toison animale qui enveloppe son épaule gauche, il tient une harpé dans sa main droite, emblème de son pouvoir, et porte un casque à chignon, très proche de celui du souverain Meskalamdug à Ur [26]. Derrière Eannatum viennent en phalange serrée douze5 soldats, lances pointées vers l’avant. Ils sont protégés par leurs casques de cuir ou de cuivre [28, n. 9] et par leurs grands bouchers rectangulaires ornés d’umbos. Lagash a sans doute déjà remporté la victoire, puisque les troupes foulent aux pieds les cadavres des adversaires, et qu’à droite, au-dessus des corps pêle-mêle, les vautours, qui donnent leur nom à la stèle, emportent dans leur bec les têtes et bras coupés des vaincus.

Le deuxième registre correspond au défilé de la victoire : le roi, debout sur son char de parade, mais toujours belliqueux, brandit une lance de sa main gauche et tient dans sa main droite la harpé. Le char, d’un modèle courant à l’époque sumérienne [28], avait sans doute des roues pleines en bois et était attelé à des équidés. Au tablier avant est accroché un carquois d’où dépassent des javelines. La main du cocher qui tenait les rênes est encore visible en bordure d’une cupule6. Les soldats, vêtus du kaunakès, toujours casqués, suivent le roi. Chacun tient une lance et une hache de guerre.

Le troisième registre évoque les pratiques funéraires et religieuses en vigueur. À gauche, des morts soigneusement empilés sont ensevelis sous un haut tumulus édifié par des hommes vêtus d’un kaunakès, qui, en chaîne, grimpent à une échelle pour vider la terre qui emplit le couffin posé sur leur tête. Les morts sont-ils ceux de Lagash tombés durant la bataille ou ceux d’Umma ? Le texte précise qu’Eannatum « vainquit et […] entassa vingt tumulus7 ». Il s’agirait donc plutôt de ceux d’Umma. Mais pourquoi leur donner une sépulture puisque les vautours sont là ? À droite, un prêtre, en nudité rituelle, accomplit une libation avec un vase à long bec, en arrosant les plantes de deux grands vases, selon un rite classique sumérien8. Un taureau renversé sur le dos, ligoté et attaché à un pieu, est prêt pour le sacrifice, tout comme des animaux plus petits placés derrière lui9. Assiste à ces différentes scènes un personnage, à droite, dont ne subsistent que le bas du vêtement et les pieds posés sur une petite estrade. Il s’agit sans doute, par la taille et le vêtement, du roi.

Du registre inférieur n’est conservée qu’une grande lance tenue par une main inconnue qui vient frapper la tête d’un ennemi, vraisemblablement le roi.

La Face mythologique est de lecture moins aisée, car elle est plus symbolique. Elle ne raconte pas la bataille, mais concentre l’attention sur le patronage divin qui a rendu possible la victoire de Lagash. Elle comprend deux registres inégaux, dans chacun desquels figure le même personnage. Au registre supérieur, en taille héroïque, il tient d’une main l’aigle léontocéphale Anzu agrippant deux lions au-dessus d’un filet qui emprisonne des ennemis – les gens d’Umma -, et, de l’autre, il fracasse avec sa masse d’armes la tête de l’un d’entre eux10. La malédiction du texte s’est accomplie. Le filet divin s’est abattu sur les gens d’Umma à la suite du parjure de leur souverain. Au registre inférieur, il est sur un char pourvu d’un anneau passe-guides surmonté d’un lion. À chacun des niveaux apparaît une déesse, coiffée d’une tiare à cornes assez complexe ; à gauche, elle est assistée d’Anzu. Trois masses d’armes jaillissent de ses épaules.

La stature du grand personnage, sa barbe, la présence d’Anzu semblent désigner le dieu Ningirsu, véritable souverain de Lagash11 – le roi n’étant que son interprète -, auquel la stèle est dédiée. Un passage du texte, sur cette face précisément, fait de Ningirsu le maître de la bataille : « Ningirsu posa sur le prince d’Umma son auguste main et son auguste pied ; la population de sa ville il souleva contre lui, dans Umma il le tua ; il y détruisit le quartier sacré12. » La déesse pourrait être Ninhursag, la mère de Ningirsu, qui captura Anzu et le donna à son fils.

Ce monument est le premier à exalter les victoires militaires d’un roi et à insister sur son rôle guerrier. Les rois d’Agadé feront de ce nouvel idéal une véritable idéologie.

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1 Cf. E. Sollberger et J. R. Kupper, Les inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, IC5a, p. 50.

2 Op. cit., loc. cit.

3 Cette face est traitée en premier, car elle permet de comprendre les événements, bien que le texte commence sur l’autre face.

4 Irene Winter s’est essayée à une lecture de bas en haut.

5 Trois sont sur la tranche.

6 Qui correspond à l’emploi comme crapaudine de ce fragment dans l’Antiquité. Ce détail a été mentionné par P. Amiet, Département des Antiquités orientales, coll. « Guide du visiteur », Paris, 1978, p. 22.

7 E. Sollberger et J. R. Kupper, op. cit. n. 1, loc. cit. Une note spécifie (n. 6) qu’il s’agit de l’acte rituel accompli à la fin d’une bataille par le vainqueur. Les corps des ennemis sont mis en tas et recouverts de terre.

8 Illustré, par exemple, sur une plaque perforée de Tello conservée au musée du Louvre (inv. AO 276), et une plaque d’Ur du British Museum [30].

9 La représentation du sacrifice sanglant n’a jamais lieu. L’animal apparaît parfois étendu sur un autel cannelé (P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, nos 1438, 1465).

10 Sans doute celle du roi ennemi. Ce type de représentation a un antécédent sur un relief archaïque en calcaire de Tello (musée du Louvre, inv. AO 48), où le roi-prêtre fracasse la tête de l’ennemi avec un bâton, derrière une déesse coiffée d’une tiare à cornes, occupée à boire (P. Amiet, op. cit., no 1368).

11 Mais il était également courant que le roi jouât le rôle du dieu et qu’une grande prêtresse jouât le rôle de sa parèdre, cf. le vase d’Uruk [17] et le cylindre de Gudéa [44].

12 E. Sollberger et J. R. Kupper, op. cit. n. 1, p. 49.

Bibliographie

L. Heuzey et E. de Sarzec, Découvertes en Chaldée par Ernest de Sarzec, publié par les soins de Léon Heuzey avec le concours de Arthur Amiaud et François Thureau-Dangin pour la partie épigraphique, Paris, 1884-1912, p. 94 et suiv., p. 174 et suiv., p. 357 et suiv., pl. 3, 4 ter, 38-42, 48-48 bis.

A. Parrot, Tello. Vingt campagnes de fouilles (1877-1933), Paris, 1948, pp. 95.100 et pl. 6.

J. Börker-Klahn, Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, Mayence, 1982, no 17 (pour une bibliographie complète).

I. Winter, « After the Battle is Over : the Stele of the Vultures and the Beginning of Historical Narrative in the Art of the Ancient Near East », Pictorial Narrative in Antiquity to the Middle Ages, Washington, 1985, pp. 11-32. 

—, « Eannatum and the “King of Kish” ? Another Look at the Stele of Vultures and “Cartouches” in Early Sumerian Art », ZA, 76/2, 1986, pp. 205-212.

 

E. Sollberger et J. R. Kupper, Les inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, IC5a, pp. 47-58.

J. S. Cooper, Sumerian and Akkadian Royal Inscriptions, I : Presargonic Inscriptions, New Haven, 1986, pp. 33-39, La 3.1.