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Le fondateur de la Ire dynastie de Lagash, le roi Ur-Nanshé, avait, si l’on en croit les multiples inscriptions qu’il a laissées1, une inlassable activité : il construisait de nombreux temples, il creusait des canaux, il sculptait des statues en l’honneur des divinités, il importait de pays lointains du bois. Pourtant, il ne faisait en cela qu’assumer les fonctions multiples d’un roi sumérien. Son originalité apparut davantage lorsque, sur des plaques perforées, il associa à sa fonction de bâtisseur de temples les membres de sa famille2, pour les mettre en valeur presque au même titre que sa propre personne.

Tous les bâtiments sumériens – temples, remparts, maisons, palais – sont construits en briques crues de forme plan-convexe3, que les maçons transportent sur leur tête dans de grands couffins en vannerie et appareillent « en arêtes de poisson »4. C’est à un tel procédé que fait allusion le bas-relief d’Ur-Nanshé, perforé au centre5, qui évoque la construction d’un sanctuaire.

Vêtu d’un kaunakès, le souverain est représenté deux fois, à une échelle supérieure à celle des autres personnages, puisqu’il est lugal, littéralement l’« homme grand », c’est-à-dire le roi. Au registre supérieur, tenant d’une main un couffin rempli de briques en équilibre sur sa tête6, il s’apprête à jeter les fondations du temple. Au registre inférieur, il célèbre, au cours d’un banquet, l’achèvement de l’édifice, un gobelet en forme de cornet à la main7. Un texte du même souverain précise la quantité d’orge à distribuer dans le temple de Ningirsu pour fêter sa construction8. Plusieurs personnages participent à l’une ou l’autre scène : derrière le roi bâtisseur, son échanson ; devant lui, sa femme ou fille ( ?) Abda, vêtue d’un kaunakès couvrant l’épaule, puis le petit prince héritier Akurgal, arborant une coiffe particulière9 et portant un vase à bec verseur, et enfin trois enfants royaux. De part et d’autre du roi banqueteur apparaissent deux dignitaires, et, derrière celui de gauche, les trois autres fils d’Ur-Nanshé. Les différents participants sont identifiés par l’inscription de leur nom sur leur jupe10. La plupart ont les mains jointes dans la position de l’orant, ce qui souligne le caractère religieux de la cérémonie.

À gauche, une première inscription indique : « Ur-Nanshé, roi de Lagash, […], a bâti le temple de Ningirsu, a bâti le temple de Nanshé11, a bâti l’Abzubanda. » Une seconde inscription, près du roi banqueteur, ajoute : « Ur-Nanshé, roi de Lagash, les bateaux de Tilmun12, de (ce) pays (lointain) ont charrié (pour lui) du bois13. » Ainsi, par suite de l’absence de matières premières en pays de Sumer, le roi commerçait avec Dilmun, région située entre le Koweït et l’archipel de Bahrein. La voie maritime du Golfe était, au iiie millénaire, privilégiée par rapport à la voie terrestre, dans les échanges à longue distance.

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1 Quelques exemples dans J. S. Cooper, Sumerian and Akkadian Royal Inscriptions, I : Presargonic Inscriptions, New Haven, 1986, La 1.6, La 1.9, La 1.11, La 1.17, La 1.20.

2 Quatre reliefs de ce type sont connus, appelés longtemps pour cette raison « reliefs généalogiques ». Deux se trouvent au musée du Louvre et deux au musée d’Istanbul (J. Boese, Altmesopotamische Weihplatten, Berlin et New York, 1971, T4-T7, pl. XXIX et XXX).

3 La base est plane, la partie supérieure est bombée.

4 Illustrations dans J.-L. Huot, Les Sumériens, Paris, 1989, pp. 160-161.

5 Un tenon perpendiculaire assurait sa fixation à la verticale d’un mur.

6 On voit dépasser les briques rangées de chant dans le panier.

7 De nombreux gobelets de cette forme ont été retrouvés dans les tombes royales d’Ur, le plus beau, en électrum, provenant de la tombe de la reine Puabi.

8 J. S. Cooper, op. cit. n. 1, La 1.20.

9 La coiffure d’Akurgal s’apparente à celle que porte Eannatum sur la stèle des Vautours [24]. Elle contraste avec celle des autres personnages masculins, qui sont tous rasés.

10 Seuls le roi et sa femme ou fille portent un kaunakès. Le roi banquetant porte un kaunakès à quatre rangées de languettes, alors que le roi constructeur en porte un à trois rangées.

11 Ningirsu est le grand dieu de l’État de Lagash, très lié à la fertilité de la nature, et Nanshé est sa sœur.

12 Tilmun = Dilmun.

13 E. Sollberger et J. R. Kupper, Inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, p. 44.

Bibliographie

L. Heuzey et E. de Sarzec, Découvertes en Chaldée par Ernest de Sarzec, publié par les soins de Léon Heuzey avec le concours de Arthur Amiaud et François Thureau-Dangin pour la partie épigraphique, Paris, 1884-1912, pp. 167-171 et pl. 2 bis.

L. Heuzey, « Nouveaux monuments du roi Ur-Nina découverts par M. de Sarzec », RA, III, 1, 1893, pp. 14-17. 

A. Parrot, Tello. Vingt campagnes de fouilles (1877-1933), Paris, 1948, pp. 90-91.

J. Boese, Altmesopotamische Weihplatten, Berlin et New York, 1971, pp. 66-67 et 197-198, pl. XXIX, T 4.

 

E. Sollberger et J. R. Kupper, Inscriptions royales sumériennes et akkadiennes, Paris, 1971, pp. 44-45.

J. S. Cooper, Sumerian and Akkadian Royal Inscriptions, I : Presargonic Inscriptions, New Haven, 1986, La 1.2.