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Le temple d’Eshnunna consacré au dieu de la Verdure Abu adopta, à l’époque du DA II, un plan carré à trois cellae disposées autour d’une cour centrale1. Lors d’une de ses nombreuses reconstructions, il accueillit, dans une cavité oblongue creusée à cet effet, douze statues d’orants. Les deux plus grandes formaient un couple, présenté ici. Sur les dix statues restantes, une seule était féminine. Huit des orants masculins étaient en position debout, le neuvième était agenouillé. Le groupe avait été enseveli avec soin, dans la favissa, les pièces les plus lourdes ayant été déposées au fond, dans un geste probable de respectueuse mise à l’écart d’objets dont plus personne n’assurait l’entretien, mais qui constituent aujourd’hui l’ensemble le plus représentatif de la statuaire du DA II, vers 2700 av. J.-C.

La géométrisation des formes est le principal critère de cette sculpture. Le personnage masculin porte une barbe et une chevelure étagées en bandes prismatiques parallèles, la partie centrale du corps se réduit à deux troncs de cône opposés par le sommet, et deux cylindres composent les jambes. Le corps de la femme est constitué de formes plus cylindriques que trapézoïdales. Les coudes pointus, les bras développés où s’incarne la force, le nez saillant, la bouche étroite et proéminente sont des traits constants de la statuaire du DA II, caractérisée par ailleurs par une absence de rendu anatomique précis.

L’homme est vêtu d’un pagne de cérémonie, le kaunakès, bordé d’une seule rangée de languettes, selon l’usage du temps, et souligné à la taille par un repli du tissu ou de la peau de mouton2. Ce vêtement reste, au DA II, encore spécifiquement masculin. L’aigle qui figure en bas relief sur le socle, entre deux gazelles et des rameaux feuillus, assure au dédicant une protection divine3.

La femme, accompagnée d’un enfant, dont ne subsistent que les pieds, porte une robe en tissu fin – du lin sans doute -, qui laisse dégagée l’épaule droite et enferme le bras gauche dans le pan de retour. Les cheveux, disposés en léger relief, semblent retenus par une mèche qui forme un bandeau plat tout autour de la tête4.

Le principal trait d’originalité de ces deux statues réside dans leurs yeux à la pupille démesurée, qui donne à leur regard un caractère extatique.

Le gobelet tenu par les personnages indique leur participation à un banquet, sans doute liturgique, comme sur les plaques perforées de même époque [22].

Ces deux grandes statues furent interprétées par le fouilleur Henri Frankfort [p. 562] comme des images divines, du fait de leur taille, de leurs yeux immenses et du décor ornant le socle de la statue masculine5. Pourtant il s’agit d’orants6. La fonction de ces statues, déposées dans des sanctuaires, était d’assurer une présence constante du fidèle auprès de la divinité et même d’y perpétuer sa prière, car, d’après des textes plus tardifs, elles étaient pourvues de parole7.

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1 Référence la plus accessible, P. Amiet, L’art antique du Proche-Orient ancien, Paris, 1977, fig. 940.

2 Cf. notice 22, pour les différentes interprétations du kaunakès.

3 Il ne s’agit pas de l’aigle léontocéphale Anzu. De toute façon, le bas-relief présente un manque au niveau de la tête qui ne permet pas de savoir s’il avait une tête de lion. On sait, par ailleurs, que le thème de l’aigle éployé au-dessus d’animaux répartis symétriquement ou pas, et qu’il ne lie pas, est assez courant dans la glyptique de la même époque (par exemple, P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, nos 758, 761, 762, 823).

4 Cette coiffure relativement sobre se retrouve sur la seconde statuette féminine. Les têtes féminines de Khafadjé de même époque semblent plus exubérantes, avec des cheveux disposés en frange ondulée et formant une lourde couronne de tresses autour de la tête (H. Frankfort, OIP, XLIV : Sculpture of the Third Millenium B.C. from Tell Asmar and Khafâjah, 1943, pl. 74, 79, 82-83, 85-90).

5 H. Frankfort, op. cit., pp. 13-16, et « Sculpture in the Round from Tell Asmar and Khafadje », OIC, 19 : Oriental Institute Discoveries in Iraq, 1933-1934, 1935, p. 59.

6 C’est le point de vue développé par la grande majorité des archéologues, car le costume et l’attitude ne les différencient pas des autres statues d’orants.

7 Sur la statue B, Gudéa dit : « Gudéa donna alors la parole à la statue : “Ô statue, parle ainsi à mon roi en mon nom” (Le roi est en fait, dans ce texte, le dieu Ningirsu) (M. Lambert et R. Tournay, « La statue B de Gudéa », RA, XLV, 1951, p. 61).

Bibliographie

H. Frankfort, OIC, 19 : Oriental Institute Discoveries in Iraq, 1933-1934, 1935, « Tell Asmar. The Temple of Abu », pp. 7-23 et fig. 12, et « Sculpture in the Round from Tell Asmar and Khafadje », pp. 55-59 et 64, fig. 63-65.

—, OIP, XLIV : Sculpture of the Third Millenium B. C. from Tell Asmar and Khafâjah, 1943, pp. 13-16 et pl. 1-6.

A. Spycket, Les statues de culte dans les textes mésopotamiens des origines à la Ire dynastie de Babylone, Paris, 1968, pp. 11-13 et fig. 2 et pl. I.

—, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 52-54.