RETOUR AU SOMMAIRE

Cette tablette géante, la plus grande de l’époque protoélamite, met en jeu trois types d’outils administratifs différents : l’écriture, la comptabilité et la glyptique, art majeur de la période. Elle comporte, sur les deux faces, des inscriptions mêlant à des signes numéraux des signes d’écriture protoélamite. Celle-ci, inventée depuis peu dans la région du Fars, indépendamment de l’écriture urukéenne, reste indéchiffrée, faute de textes bilingues permettant d’établir un système d’équivalence entre les deux graphies. Mais le sens de la lecture, de droite à gauche, en lignes horizontales est connu.

La face présentée ici correspond au revers de la tablette. En partie supérieure a lieu la récapitulation des différentes opérations énumérées sur l’avers, avec les totaux. Des chiffres inconnus de l’époque d’Uruk font leur apparition, qui ont valeur de fractions : encoches en forme de croissants, points entourés d’une constellation de clous minuscules1… Ils se trouvent ici à droite d’un signe pictographique en forme de triangle à franges, appelé « triangle hirsute » ; présent également dans le déroulement du sceau, il a une signification controversée2.

Les tablettes protoélamites sont des documents comptables. Trois systèmes numériques différents sont employés : un système décimal, un système sexagésimal, un système mixte appelé « SE »3.

Une faible minorité des tablettes protoélamites était scellée, contrairement à celles de l’époque d’Uruk. Un seul sceau est employé ici, déroulé en deux bandes parallèles sur toute la longueur, comme si son propriétaire n’avait pas voulu laisser d’espace vierge. Ce sceau appartient à la série des sceaux raffinés4, réservés aux tablettes, tandis que les sceaux de la série commune5 servaient au scellement des portes et des vases. L’empreinte fait alterner, en attitude humaine, un taureau maîtrisant symétriquement deux félins assis et un lion maîtrisant deux taureaux cabrés, surmontés chacun d’un triangle hirsute. L’humanisation des animaux est caractéristique de l’époque protoélamite [19]. Le choix de taureaux et de lions n’est pas indifférent, car ces animaux semblent personnifier des forces cosmiques6. Au iiie millénaire, des lions s’affronteront à des hommes-taureaux. Ici l’équilibre entre forces contraires semble maintenu, puisqu’elles dominent alternativement. L’iconographie emprunte au thème hiératique du Maître des animaux. Un même fonds de légende a donné naissance à des versions plus humoristiques : sur un sceau7 qui évoque une scène analogue, un lion menace un taureau avec un arc, tandis qu’un taureau armé d’un bâton s’apprête à frapper un lion assis et résigné au coup. Le modelé sculptural des formes est caractéristique de la période.

Au bas de la tablette se trouve la signature de celui qui l’a écrite.

—————————

1 Cf. P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, pp. 94 et 102. L’auteur s’appuie sur les travaux de G. Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Paris, 1981, pp. 197-212.

2 « Scheil a supposé qu’il symbolisait une idée d’excellence et, par suite, de ce qui est divin ou royal, et donc le temple ou le palais. Meriggi a préféré considérer que le “triangle hirsute” servait à identifier des groupes humains ou des “corporations” » (P. Amiet, op. cit., p. 102).

3 M. W. Stolper, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 49.

4 Ces sceaux, au répertoire presque exclusivement animalier, sont souvent gravés dans une pierre vert tendre, l’heulandite.

5 Ces sceaux, à décor schématique, étaient en stéatite cuite, de couleur blanche.

6 La petite lionne du Brooklyn Museum [19] et le taureau agenouillé en argent du Metropolitan Museum en sont d’éminents témoignages sculptés.

7 P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, no 591.

Bibliographie

V. Scheil, MDP, VI : Textes élamites-sémitiques, troisième série, 1905, pl. 24.

L. Delaporte, Catalogue des cylindres inscrits du musée du Louvre, I, Paris, 1920, pl. 43 (8).

P. Amiet, « Symbolisme cosmique du répertoire animalier en Mésopotamie », RA, 50, 1956, pp. 125-126. 

—, Élam, Auvers-sur-Oise, 1966, p. 101, no 56.

—, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, pp. 107-110 et pl. 38, no 585.

M. W. Stolper, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 49.