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Au cours de l’époque protoélamite, située à la charnière des ive et iiie millénaires, l’Iran développe un art original, qui tranche avec celui du Sud mésopotamien, et s’exprime avant tout dans la glyptique et dans la rare statuaire. Les humains disparaissent presque entièrement de la figuration. Les animaux dominent, soit comme éléments de la faune locale1, soit comme substituts du monde humain2. Les animaux en attitude humaine sont le plus souvent des taureaux et des lions, mais aussi des chiens ou des antilopes. Ils imitent les hommes pour s’en moquer, avec un humour très réel. Ainsi deux chiens s’efforcent de traire une chèvre, qui doit bien regretter la main du berger3. Mais parfois cette humanisation des animaux semble avoir une signification plus profonde et mettre en jeu des forces cosmiques. Dans ce cas, ils adoptent deux attitudes possibles : ou ils écartent les pattes des épaules et font converger à l’horizontale « avant-bras » et doigts au centre du torse, dans un geste d’effort concentré4 ; ou ils élèvent les pattes antérieures au-dessus de la tête, dans une fonction d’atlante du monde, le monde étant symbolisé par une alternance de montagnes et d’arbres5. C’est à la première attitude que correspond la petite statue de lionne présentée ici, parfaite transposition en trois dimensions des conventions observées dans la glyptique, y compris la torsion du poitrail.

L’objet illustre une véritable maîtrise de la ronde-bosse sur toutes ses faces. La vision frontale fait ressortir le port altier de la tête, la moue supérieure et le regard toujours dominateur, malgré la perte des inclusions dans les orbites. La vision latérale avant dégage une impression de puissance, produite par les muscles saillants et le triangle massif formé par la tête et le torse de l’animal. La vision latérale arrière fait apparaître deux volutes opposées sur le dos. Ce détail « baroque » est signalé par P. Amiet comme caractéristique de la période6, au même titre que l’emploi dans la sculpture de pierres dures telles que la magnésite et le marbre7, et le polissage très soigné de la surface8. Quatre trous dans le bas du dos servaient à fixer les brins d’une queue en panache. La destination des deux trous percés dans la tête est moins claire. Selon P. Amiet, ils attestent de la fonction de support de la statue9 ; selon E. Porada, d’une crinière rapportée10.

Qui était cette lionne ? Une personnalité forte, sans conteste, un être mythologique. Dans la glyptique, ce sont des lionnes qui portent le monde comme sur un plateau. Mais le geste ici n’est pas celui de l’atlante. D’autres lionnes aux pattes antérieures convergentes voguent dans des bateaux11. Une seule passe entre les montagnes, comme si elle y résidait12. Elle aussi, comme la lionne du Brooklyn Museum, tient ses pattes serrées au niveau de la taille13, et porte une queue à plusieurs brins ; elle aussi est en marche. Dans les deux cas, il s’agit sans doute de la même entité.

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1 P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, nos 507-553, lions, capridés divers, bovidés, sangliers, gazelles et, plus rares, oiseaux, poissons, serpent.

2 Op. cit., nos 559-578, 580-591.

3 Op. cit., no 571.

4 Op. cit., nos 574-575, 580, 582, 587, 589.

5 Op. cit., nos 577-578.

6 P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, p. 95.

7 Op. cit., p. 98.

8 Trois œuvres du « premier dépôt archaïque », conservées au musée du Louvre, correspondent à ces critères : l’oiseau mort (inv. Sb 105), le veau couché (inv. Sb 110), le félin monstrueux (inv. Sb 108).

9 P. Amiet, op. cit. n. 1, p. 109.

10 E. Porada, The Art of Ancient Iran, New York, 1965, p. 36.

11 P. Amiet, op. cit. n. 1, nos 588-589.

12 P. Amiet, op. cit. n. 1, no 580.

13 On remarquera que les statuettes du roi-prêtre le représentent les poings serrés à la taille. S’agit-il du même geste à valeur symbolique ?

Bibliographie

E. Porada, The Art of Ancient Iran, New York, 1965, pp. 35-37.

P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, pp. 108-109.

H. Pittman, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, pp. 69-70 et fig. 30.

—, dans cat. exp. Art of the First Cities, New York, New Haven et Londres, 2003, no 4.