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Ce visage de femme fut retrouvé en 1939 à Uruk, dans une décharge à l’angle nord-ouest de l’Eanna1. Réduit à la moitié antérieure d’une tête avec cou, plat à l’arrière, il est presque grandeur nature et a été réalisé en marbre, matière souvent utilisée à l’époque proto-urbaine récente2. Il a fait l’objet de mutilations volontaires, puisque les éléments rapportés, placages et incrustations, ont été arrachés et que le nez a été martelé. Puis il a, semble-t-il, été jeté au rebut.

Malgré les injures subies, la tête, exécutée selon des proportions maîtrisées et avec grand soin, n’a rien perdu de son harmonie : le menton et le haut du front sont équidistants du milieu du nez [fig. 299] ; les yeux en amande sont bordés de paupières subtilement ourlées ; les lèvres sont fines ; les joues, aux pommettes hautes, sont pleines. Les sourcils en ligne continue obéissent à une convention qui se poursuivra plus tard.

Et pourtant ce visage à l’ovale bien dessiné n’est pas parfait : un double menton naissant en alourdit insensiblement le bas ; la bouche présente une légère asymétrie et un renflement assez net de la lèvre supérieure. Ce souci de capter la particularité d’une physionomie humaine révèle une tendance nouvelle de l’art, propre à la « révolution urbaine » : celle d’un réalisme humaniste, très éloigné de la tradition préhistorique.

Le schématisme de la chevelure, à crans plats et anguleux, et la raie centrale marquée peuvent s’expliquer par l’existence d’un élément rapporté sous forme de perruque3 ou de placage4, dont ce serait là une des plus anciennes attestations5. Six trous discrets (quatre au niveau des tempes et sous les oreilles, deux creusés à l’arrière du sommet de la tête) ont pu accueillir des petits tenons destinés à fixer cette chevelure [fig. 299]6. Une comparaison avec la statuaire ultérieure permet de supposer que les sourcils étaient incrustés de lapis-lazuli, et les yeux de coquille et de lapis ou de pierre noire, l’élément de fixation et d’enchâssement dans l’orbite, ici très profonde, étant le bitume.

Le « masque » était peut-être appliqué sur un mur ou un panneau, comme semblent l’indiquer quatre trous disposés en carré à l’arrière et communiquant deux par deux pour laisser passer un lien.

Si la tête d’Uruk appartenait à une statue, celle-ci serait, pour l’époque, d’une taille considérable7 ; l’absence de tenon de fixation dans le bas rend cette hypothèse peu probable.

La fonction de l’objet reste inconnue, tout comme la personne qu’il représentait, le contexte de trouvaille étant peu éclairant. Ce chef-d’œuvre, d’une grande pureté « classique », est sans équivalent. Quatre têtes mises au jour sous le temple aux Yeux de Tell Brak8 et une tête retrouvée à Suse9, beaucoup moins réalistes, indiquent que perdure, simultanément, une tout autre tradition, d’origine préhistorique.

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1 Quartier réservée à la déesse Inanna.

2 L’albâtre domine durant la première phase de l’époque proto-urbaine, l’époque d’Uruk ; le marbre ou la magnésite, durant la seconde.

3 M. Roaf, Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien, Paris, 1991, p. 60.

4 H. Frankfort, The Art and the Architecture of the Ancient Orient, coll. « The Pelican History of Art », Harmondsworth, 1970, pp. 31-32.

5 Des placages de feuille d’or en forme de rosace travaillée au repoussé se trouvent sur les pendentifs en forme de croix grecque d’une tombe d’enfant de Suse (F. Tallon, Métallurgie susienne I, Paris, 1987, no 1160).

6 P. Matthiae a retrouvé dans le palais G d’Ebla des plaques de stéatite correspondant à la chevelure de deux statues en ronde bosse, qui lui semblent avoir été fixées de la même façon, sur un noyau en bois qui accueillait, à l’avant, un visage en calcaire et, à l’arrière, les cheveux, cf. cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, no 106.

7 Il est vrai que, dès l’époque de Djemdet Nasr, de grandes statues sont attestées par des éléments épars (A. Spycket, Les statues de culte dans les textes mésopotamiens des origines à la Ire dynastie de Babylone, Paris, 1968, p. 13).

8 M. E. L. Mallowan, « Excavations at Brak and Chagar Bazar », Iraq, 9, 1947, pp. 91-93 et pl. I-II.

9 P. Amiet, « Contribution à l’histoire de la sculpture archaïque de Suse », Cahiers de la DAFI, 6, 1976, p. 61 et pl. XVII.

Bibliographie

A. Nöldeke et H. Lenzen, UVB, 11 : Die Kleinfunde, 1940, pp. 19-23 et pl. 1, 21, 32.

A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 36-38 (avec un point général sur la bibliographie).

A. Becker, AUWE, 6 : Uruk. Kleinfunde I, 1993, p. 77, no 952 et pl. 65a, 66-68.