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Le décor en bas relief du grand vase à pied d’Uruk1 apporte des informations décisives sur les pratiques cultuelles en vigueur durant la phase récente de l’époque proto-urbaine, ou Uruk III, souvent connue sous le nom de Djemdet Nasr. Il traite, en effet, de la rencontre entre la figure d’autorité de la cité naissante, le roi-prêtre, qui cumule les fonctions politique et liturgique, et la grande déesse Inanna.

L’iconographie est narrative et, par son développement détaillé, permet d’éclairer d’autres scènes, plus fragmentaires, de la glyptique. Elle convoque en un grand rassemblement tous les êtres indispensables à une cérémonie exceptionnelle. Les différents groupes évoqués sur les registres sont ordonnés, selon une stricte hiérarchie, en trois paliers séparés par de larges bandes sans décor : dans le bas, le monde de la nature, plantes et bêtes ; puis le monde humain ; enfin au sommet, dominant l’ensemble, le roi-prêtre et la grande déesse. Le sens de lecture alterne d’un registre à l’autre. Le registre de la nature comprend trois niveaux (la très fine bande de séparation indique qu’il faut les associer). Au niveau inférieur, une ligne ondulante représente l’eau ; cette eau est indispensable à la croissance des plantes, qui sont rendues ici sous la forme alternée de céréales et d’une espèce difficile à identifier, du lin à tige épaisse, cultivé pour sa fibre textile2, ou peut-être des jeunes pousses de palmier3. Ces espèces sont identiques à celles des scènes de culte de la glyptique4. L’eau est également vitale pour les animaux, béliers5 et brebis, qui, appartenant à un ordre supérieur à celui de la végétation, sont figurés au-dessus d’elle. Fait notable, le monde végétal et le monde animal sont chacun dédoublés en deux espèces ou en deux genres6. Ces représentations sont certainement à la fois symboliques de la nature domestiquée et réelles. Dans cette seconde hypothèse, les champs évoqués sont vraisemblablement ceux de la déesse Inanna, d’où partirait la procession, menée par le roi-prêtre7, et les animaux sont ceux de son troupeau sacré, surtout composé d’ovins (béliers, brebis, moutons), bien qu’y entrent parfois quelques bovidés [15, n. 11].

Au deuxième registre défilent neuf porteurs d’offrandes nus, tous masculins, chargés de paniers, de récipients à large embouchure et d’une jarre à bec tubulaire légèrement tombant8, qui contiennent les fruits de l’agriculture et des boissons. Hommes et bêtes se dirigent tous vers la scène majeure du registre supérieur.

Au troisième registre apparaît un personnage très fragmentaire, que le bas du vêtement permet d’identifier comme le roi-prêtre, car la jupe en cloche transparente à décor quadrillé est typique de son habillement à l’époque d’Uruk III. Il est suivi par un petit acolyte à jupe courte et à cheveux longs – peut-être le jeune prince héritier -, qui le seconde souvent dans les scènes de culte9 et qui porte ici les pans de sa longue ceinture à franges. Le roi-prêtre, précédé de celui qui conduit la délégation des porteurs d’offrandes10, s’avance à la rencontre d’une femme, qu’une coiffure à deux pointes suggère d’identifier comme la déesse11. Elle est vêtue d’une robe longue à galon et accueille le roi d’un geste. Derrière elle, les deux hampes bouclées et ligaturées, ornées de banderoles, traditionnellement considérées comme les idéogrammes du nom d’Inanna, servent à délimiter un espace, magasin, enclos ou temple, dans lequel sont entreposés des offrandes et des récipients tous dédoublés12. Deux vases en forme de bélier et de lion se distinguent par la présence d’un goulot sur le dos. Deux éventuels membres du clergé de la déesse, juchés sur un édicule, adressent leur hommage au souverain. Le personnage de gauche tient sur son poing l’idéogramme EN en forme de triangles superposés, qui signifie le « prince » ; celui de droite joint les mains dans le geste de la prière. L’édicule, peut-être un autel à degrés, est soutenu par une paire de statues de bélier et est associé à une nouvelle hampe bouclée.

Des textes bien ultérieurs, comme celui du cylindre B de Gudéa [44] ou l’hymne à la gloire de Shulgi13, permettent de donner le sens de cette rencontre : elle serait le prélude à la cérémonie du mariage sacré, ou hiérogamie, et son témoignage le plus ancien. Le texte de Shulgi, qui se réfère explicitement à la déesse Inanna, fait coïncider ce rite avec la fête du Nouvel An, au moment de l’équinoxe de printemps et plus précisément à la nouvelle lune du nouvel an. Cette fête devait se dérouler dans le grand complexe architectural du quartier de l’Eanna dédié à Innana, où le roi joue le rôle du pasteur Dumuzi14. « Avec de gros taureaux de la montagne « tirés » par le bras, le seigneur juste, avec un mouton lié à la main, avec une chevrette colorée, une chevrette à barbiche pressée contre la poitrine, il fait son entrée devant Inanna dans le sanctuaire de l’E’anna. […] Le juste pasteur Shulgi, l’aimé, se revêtit du vêtement-MA, […] Inanna en était en extase15 ! » L’union charnelle entre le roi-prêtre et la divinité, incarnée par une femme16, garantissait prospérité au pays et fertilité aux terres et permettait de « fixer le destin des pays17 ».

Retrouvé en fragments, le vase d’Uruk fut réparé dans l’Antiquité ; les trous correspondant à la réparation apparaissent notamment dans la coiffe de la déesse et révèlent le prix qu’on attachait à cet objet. Son pied est une restitution. La hauteur en a été calculée d’après des représentations de récipient de même type, dont deux apparaissent ici, à l’arrière des hampes bouclées.

Ce vase devait avoir un homologue, car un petit fragment du Pergamon Museum de Berlin évoque une scène tout à fait analogue18.

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1 Le terme d’Uruk s’entend ici géographiquement et non chronologiquement.

2 Plus que pour son huile, cf. H. Crawford, « A Note on the Vegetation on the Uruk Vase », Bulletin of Sumerian Agriculture, II, 1985, p. 74.

3 Selon l’hypothèse formulée par A. Moortgat, The Art of Ancient Mesopotamia, Londres et New York, 1969, p. 12. L’auteur doit s’appuyer sur les tableaux de signes établis par A. Falkenstein, à partir des textes archaïques d’Uruk, dans ADFU, II : Archaische Texte ans Uruk, 1936. Le no 127, qui signifie « palmier dattier », ressemble beaucoup à la deuxième plante du vase. Certains de ces signes sont cités par A. Parrot, Archéologie mésopotamienne, I, Paris, 1946, fig. 88 et 88 bis. Les différentes espèces de plantes seraient représentées de façon très stylisée pour être identifiées comme des genres plus que comme des variétés précises (H. Crawford, op. cit., p. 75).

4 P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, nos 623, 636-637, 639. La référence à la déesse Inanna est nettement indiquée par une ou deux hampes bouclées.

5 Ce type de bélier à cornes torsadées et déployées à l’oblique, à plastron sur le poitrail, se retrouve sur le sceau où le roi-prêtre nourrit le troupeau de la déesse Inanna [15]. Il s’agit donc d’une espèce bien sélectionnée du troupeau sacré.

6 Même si le dessin présenté ici ne fait apparaître que des animaux mâles. Selon P. Amiet, il s’agit de béliers et de brebis, donc des mâles et des femelles d’une même espèce : « Sur les deux registres inférieurs du vase d’Uruk, l’alternance des épis et des palmiers, puis des béliers et des brebis, symboliserait donc le couple divin » (op. cit. n. 4, p. 83). Ce dédoublement apparaît aussi sur les sceaux, notamment celui de la collection Newell, cf. P. Amiet, op. cit., nos 642 et aussi 640 et 641.

7 C’est l’opinion de P. Amiet, op. cit. n. 4, p. 88.

8 D’un type bien connu à l’époque d’Uruk.

9 P. Amiet, op. cit. n. 4, nos 637, 639-640, 642-643.

10 Parfois la procession arrive en bateau (P. Amiet, op. cit. n. 4, nos 655-656), ce que confirment les textes ultérieurs : « … en bateau il allait. […] les forces divines de la majesté, Sumer et Akkad s’ébahirent ! Au quai de Kullaba il amarra le bateau » (J. Van Dijk, « La fête du Nouvel An dans un texte de Shulgi », Bibliotheca Orientalis, XI, 1954, p. 85).

11 La seconde pointe est reconstituée par comparaison avec d’autres représentations. Cette coiffure est le prototype vraisemblable de la tiare à cornes, emblème divin par excellence, cf. P. Amiet, op. cit. n. 4, p. 94, et A. Spycket, « La coiffure féminine en Mésopotamie », RA, 49, 1955, p. 116.

12 Ce dédoublement d’offrandes a certainement une signification précise, quoique inconnue, puisqu’il figure aussi dans la glyptique, cf. P. Amiet, op. cit. n. 4, no 643.

13 J. Van Dijk, op. cit. n. 10, pp. 83-88.

14 Un hymne du roi de la IIIe dynastie d’Ur renseigne sur le rituel d’Uruk : « Celui qu’Inanna, la Dame qui remplit le ciel et la terre, a appelé à être son époux aimé, c’est moi ! Autour de ma ceinture elle m’a répandu les attraits, son regard vivifiant elle a jeté sur moi ; sa face brillante elle l’a levée vers moi. Elle m’a conduit sur la couche pure. À passer dans le « gipar » les jours d’un long avenir, à joindre sacerdoce et royauté, […], elle a prononcé son inchangeable parole ! » (J. Van Dijk, op. cit. n. 10, p. 84). La succession des événements n’est pas arbitraire ; on retrouve souvent dans les textes sur l’hiérogamie la même succession : la scène d’introduction, le mariage sacré, la détermination du destin.

15 J. Van Dijk, op. cit. n. 10, pp. 85-86.

16 Une grande prêtresse ou la femme du roi-prêtre. Cf. aussi notice 30.

17 « Pour le roi, pour le seigneur quand je me serai baignée, quand pour le pasteur, le fils fidèle, je me serai baignée […] et quand par l’ambre mon visage resplendira, quand l’antimoine aura été mis sur mes yeux, quand dans la main de sa douceur, ma taille sera penchée […]. Quand il m’aura caressée sur le lit, alors, moi, j’aurai des caresses pour le seigneur, un bon sort je lui fixerai ; je caresserai sa taille, je lui fixerai comme sort d’être le pasteur des pays ! » (J. Van Dijk, op. cit. n. 10, p. 86).

18 Ce fragment représente le haut du corps du petit acolyte, ses mains soutenant la ceinture. Apparaissent aussi quelques offrandes entreposées dans l’espace délimité par les hampes bouclées (L. Martin, AUWE, 9 : Uruk. Kleinfunde III, 1993, no 227).

Bibliographie

P. Thomsen, « Ausgrabungen in Warka », Afo, X, 1935-1936, pp. 94-96 et fig. 1-2.

E. Heinrich, ADFU, 1 : Kleinfunde ans den archaiscben Tempelschichten in Uruk, 1936, p. 15 et pl. 2-3, 38.

E. Strommenger, Cinq millénaires d’art mésopotamien. De 5000 avant Jésus-Christ à Alexandre le Grand, Paris, 1964, p. 56 et pl. 19-22.

A. Moortgat, The Art of Ancient Mesopotamia, Londres et New York, 1969, pp. 11-13.

P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, pp. 88 et 92-98.

H. Crawford, « A Note on the Vegetation on the Uruk Vase », Bulletin of Sumerian Agriculture, II, 1985, pp. 72-75.

L. Martin, AUWE, 9 : Uruk. Kleinfunde III, 1993, no 226 et pl. 19-25.

 

J. Van Dijk, « La fête du Nouvel An dans un texte de Shulgi », Bibliotheca Orientalis, XI, 1954, pp. 83-88 (sur le rite d’hiérogamie).