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L’écriture vit le jour en Mésopotamie à l’époque de l’Uruk récent, vers 3300 av. J.-C. Les jetons de comptabilité, les bulles à calculi [12], les tablettes numérales l’avaient précédée. En effet, la multiplication des échanges dans la société proto-urbaine nécessitant des contrôles qui excédaient les capacités de la mémoire humaine, il avait fallu créer des outils pour pallier les défaillances de cette dernière. L’écriture fut le plus abouti de tous ces instruments administratifs. Elle nota les transactions, les entrées et sorties de biens (nourriture, bétail, textiles), elle établit des reçus, des inventaires de toutes les richesses gérées par de hauts personnages au cœur de la ville. Elle permit aussi de rédiger les premières listes1. Les meilleurs témoignages de cette écriture archaïque se trouvent à Uruk, qui livra presque 3600 tablettes, datées des niveaux IV et III2.

Le support de prédilection fut un matériau largement disponible, l’argile, même si la pierre fut parfois utilisée3. Cette argile, non dégraissée, était aménagée en plaques appelées tablettes, de forme allongée, qui devaient être humides au moment des notations. Les signes qui apparaissent à la surface sont à la fois idéographiques4 et numéraux, car l’écriture est presque toujours associée à ses débuts à des signes comptables. Les idéogrammes notent des noms de personnes5, de lieux, ou les denrées qui font l’objet de la transaction ou du compte. Ils dessinent souvent des éléments de la réalité6, en représentant fréquemment la partie pour le tout7, et sont gravés avec une pointe, alors que les signes numéraux sont imprimés avec un stylet à extrémité plate et ronde dont l’inclinaison peut varier. Ensuite, ces tablettes étaient mises à sécher et pouvaient être stockées facilement.

La lecture se fait de droite à gauche8 et de haut en bas par bandes horizontales. Les signes, qui transcrivaient peut-être du sumérien9, sont presque toujours disposés à l’intérieur de cases carrées ou rectangulaires10. Quand la face est pleine, on retourne la tablette. Le revers est souvent utilisé pour récapituler les comptes de l’avers. C’est le cas de la tablette considérée ici, qui établit les comptes de rations d’orge distribuées en salaires11 et mentionne le pays de Dilmun12.

L’écriture apparaît immédiatement toute formée13, avec un corpus de 1200 signes14. Mais elle présente aussi des limites qui seront très vite corrigées15 : dès la fin du ive millénaire, les signes syllabiques vont être élaborés, puis un peu plus tard les signes grammaticaux. Les pictogrammes, insuffisamment abstraits et difficiles à tracer sur l’argile, seront remplacés par des signes cunéiformes imprimés avec l’extrémité d’un calame à section triangulaire16. Peu à peu, l’écriture cessera d’être un aide-mémoire économique qui doit être accompagné d’un commentaire ; elle pourra tout noter17.

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1 À côté des documents à caractère économique existent aussi, en beaucoup plus petit nombre, des listes lexicales destinées à établir une tradition d’écriture commune et à former les scribes, cf. p. 61 et H. J. Nissen, P. Damerow et R. K. Englund, Archaïc Bookkeeping, Writing and Techniques of Economic Administration in the Ancient Near East, Chicago et Londres, 1993, pp. 20-24. 

2 Correspondant aux époques d’Uruk récent et final, ancienne époque de Djemdet Nasr. Cependant ces tablettes ne furent pas retrouvées sur le lieu de leur utilisation, mais dans des couches de déblais du quartier consacré à la déesse Inanna.

3 « Dans leur grande majorité, les premiers textes sont écrits sur de l’argile ; un petit nombre l’est sur du gypse. La pierre, rare dans le pays, est réputée être réservée à l’enregistrement d’événements importants. Onze documents sont connus pour l’époque d’Uruk III (vers 3200-3000) et qui sont notés sur des pierres de diverses couleurs, noir, rouge, brun clair, vert sombre » (J.-J. Glassner, Écrire à Sumer, Paris, 2000, p. 148).

4 Parfois des pictogrammes, le plus souvent des signes abstraits.

5 Comme il n’y a pas encore de notation syllabique, l’écriture du nom se fait comme dans un rébus. Dans certains cas, l’identité de l’envoyeur est indiquée par l’emplacement du sceau, déroulé sur la tablette avant les signes idéographiques et numéraux.

6 Mais pas toujours. Il existe des notations symboliques, comme les hampes bouclées et ligaturées pour représenter la déesse Inanna, ou des signes complètement abstraits, par exemple cercle et croix pour indiquer le petit bétail.

7 Le bétail est représenté par une tête.

8 Au iiie millénaire, le sens de la lecture s’inversera.

9 Pour un point sur cette question, J. S. Cooper, article « Sumer », Supplément au Dictionnaire de la Bible, fasc. 72, 1999, pp. 85-86.

10 Il existe dès les débuts plusieurs types de tablettes. Toutes ne sont pas subdivisées en cases, cf. H. Nissen, Archaïc Bookkeeping, Chicago et Londres, 1993, chap. 5 : « The Emergence of Writing », fig. 20-21.

11 Ces rations « sont figurées par la représentation d’une tête symbolisant un individu, à côté d’une écuelle […] ayant servi à contenir la quantité de nourriture allouée aux ouvriers pour un repas. C’est aussi le symbole du pain » (B. André-Salvini, dans cat. exp. Bahreïn. La civilisation des deux mers, Paris, 1999, no 3, p. 41).

12 Appellation ancienne de l’archipel de Bahrein et même de la région comprise entre l’archipel et la bordure côtière du Golfe.

13 Pour expliquer ce phénomène, des tâtonnements sur des supports périssables, tels que le bois et l’argile, ont été évoqués. Mais le meilleur champ d’expérience fut certainement celui des instruments de comptabilité.

14 Ce chiffre est donné par H. J. Nissen, dans H. J. Nissen, P. Damerow et R. K. Englund, op. cit. n. 1, p. 117. Selon J.-J. Glassner, op. cit. n. 3, p. 166, cette évaluation est un peu forte, puisque pour l’instant 640 signes ont été repérés et identifiés.

15 H. J. Nissen, P. Damerow et R. K. Englund, op. cit. n. 1, p. 117.

16 Avec l’arête de ce calame sont imprimés des signes en formes de coin, des « clous », d’où le nom de cunéiforme donné à cette graphie. Ces clous peuvent être horizontaux, verticaux ou obliques et être plus ou moins prolongés par une « tige » en fonction de l’inclinaison donnée au calame.

17 Vers l’époque du roi de Lagash Eannatum.

Bibliographie

R. Englund, « Dilmoun in the Archaic Uruk Corpus », Dilmun. New Studies in the Archaeology and Early History of Bahrain, Berlin, 1983, pp. 35-37.

P. Damerow et R. K. Englund, The Proto-Cunéiform Texts from the Erlenmeyer Collection, Berlin, 1990, p. 205 et photo p. 23. 

B. André-Salvini, dans cat. exp. Bahreïn. La civilisation des deux mers, Paris, 1999, no 3, p. 41.