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Les instruments de comptabilité apparurent à partir de l’époque proto-urbaine, lorsque l’augmentation des transactions rendit nécessaires de nouveaux outils. Ils précédèrent l’écriture1. Plusieurs tentatives se succédèrent. Le premier système adopté fut, durant l’Uruk moyen, celui des jetons de comptabilité. Mais, en notant conjointement les quantités2 et la nature des denrées quantifiées3, l’entreprise n’offrait pas le niveau d’abstraction requis. Il fallait séparer les nombres de ce qu’ils nombraient. À la fin de l’Uruk moyen4 apparurent les bulles à calculi ; elles se généralisèrent durant l’Uruk récent5 et furent retrouvées à Uruk, à Suse et dans plusieurs colonies urukéennes du moyen Euphrate. À peu près sphériques, elles jouaient le rôle d’enveloppe pour de petits calculi qui, par leur taille et leur forme (bâtonnet, sphère, disque, tétraèdre), indiquaient une valeur chiffrée sans plus se référer à la nature des marchandises. Elles étaient façonnées dans une matière « souple », l’argile, qui pouvait être modelée autour des calculi et recevoir des marques imprimées. Sur la surface étaient déroulés un ou deux sceaux. C’est le cas ici, où sont déroulées deux fois les empreintes de sceaux de chacune des deux parties en présence.

En un second temps, des indications chiffrées furent imprimées à la surface de la bulle. Ces empreintes pouvaient être identiques à la forme des calculi contenus dans la bulle6 ou de forme différente, à condition d’en respecter le nombre. La présence de cette double information est troublante, car les bulles retrouvées en stratigraphie7 étaient toutes intactes8. La bulle-enveloppe présentée ici a été radiographiée9 pour faire apparaître les calculi ; les signes comptables de la surface sont gravés très schématiquement, sans doute, selon P. Amiet, parce que la terre était déjà trop dure10. À Suse, les systèmes numériques en vigueur semblent inspirés de ceux des Sumériens. Ils sont en bases 10 et 6011.

La légère cuisson à laquelle ont été soumises les bulles à calculi révèle le souci de les conserver, car elle les rend moins fragiles.

À la fin de l’Uruk récent, la correspondance entre les calculi intérieurs et les chiffres de la surface sembla suffisamment redondante pour entraîner le remplacement définitif des bulles à calculi par un nouveau système comptable qui avait un temps coexisté avec elles : la tablette numérale12. L’indication chiffrée n’apparaissait qu’une seule fois, imprimée à l’extérieur. Les avantages de ce nouveau support sont évidents : il est de conception plus simple et sa forme permet de le stocker.

Les premiers procédés de comptabilité, jetons, bulles à calculi, tablettes numérales, n’étaient toutefois que des aide-mémoire. Ils appelaient tous un commentaire oral pour être parfaitement compris. Bulles et tablettes pouvaient accompagner des envois contenus dans des jarres ou des ballots, mais leur mode d’utilisation exact reste encore mystérieux.

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1 « Les recherches menées entre 1969 et 1972 sur le chantier stratigraphique de l’Acropole I ont montré que les documents de comptabilité – couche 17 – précédaient à Suse l’apparition, dans la couche 16, de documents portant des signes d’écriture » (A. Le Brun et F. Vallat, « L’origine de l’écriture à Suse », Cahiers de la DAFI, 8, 1978, p. 11).

2 Par des signes tels que points et traits.

3 Par la forme donnée aux jetons (têtes d’animaux, outres, cruches). Cf. P. Amiet, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, fig. 24-25.

4 Au niveau 19 du chantier Acropole I d’Alain Le Brun.

5 Au niveau 18 du même chantier [p. 403].

6 C’est le cas de la bulle du musée du Louvre Sb 1927 (cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 23).

7 Cf. A. Le Brun et F. Vallat, op. cit. n. 1.

8 On aurait pu s’attendre à ce que les « gestionnaires » cherchent à récupérer, à l’arrivée de l’envoi, le contenu de la bulle.

9 Par le Laboratoire de recherche des Musées de France. Cf. P. Amiet, op. cit. n. 3, fig. 30, p. 252.

10 P. Amiet, op. cit. n. 3, p. 85.

11 Cf. G. Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Paris, 1981, pp. 130-131.

12 Coexistence observée au niveau 18 du chantier d’A. Le Brun sur l’Acropole. Cf. A. Le Brun et F. Vallat, op. cit. n. 1, p. 11.

Bibliographie

R. de Mecquenem, « Fouilles de Suse, 1933-1939 », MMAI, XXIX, 1943, p. 20, fig. 16 (9).

P. Amiet, MDAI, XLIII : Glyptique susienne : des origines à l’époque des Perses achéménides, 1972, pl. 2, no 581, pl. 13, no 598, pl. 72, no 581, et pl. 74, no 598.

—, L’âge des échanges inter-iraniens, Paris, 1986, pp. 75-88 et fig. 24-36.

H. Pittman, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, no 21, et nos 22-24 (pour complément).

 

A. Le Brun et F. Vallat, « L’origine de l’écriture à Suse », Cahiers de la DAFI, 8, 1978, pp. 11-20 et pl. I-IV (sur les bulles et les tablettes).