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Le roi-prêtre est la figure d’autorité de l’époque proto-urbaine1. Immédiatement identifiable grâce à son serre-tête, à sa barbe arrondie, à sa jupe en cloche, simple ou quadrillée, il est investi d’un pouvoir à la fois politique et religieux. Ses fonctions sont multiples : guerrier défenseur de son peuple2, pasteur nourricier des troupeaux de la déesse Inanna3 et époux de cette dernière4, officier du culte5 et aussi chasseur, comme sur cette stèle de la Chasse, provenant d’Uruk.

Le gibier poursuivi par les chasseurs urukéens est fonction du hasard : antilope, lionne, sanglier, échassier6…, et, dans ces parties cynégétiques, le chien est un auxiliaire précieux de l’homme.

La stèle de la Chasse illustre une chasse spécifique, conduite apparemment par deux personnages, sans doute le même représenté deux fois, bien qu’une autre hypothèse soit envisageable7. Elle prend la forme d’un affrontement duel entre l’autorité suprême et un adversaire redoutable, le bon. Au registre supérieur, le personnage royal enfonce un épieu dans le poitrail de l’animal. Au registre inférieur, il pointe son arc en direction de deux bons, dont les têtes sont déjà percées respectivement de deux et trois flèches. Derrière le souverain se devinent les têtes de flèches plantées dans le corps d’un animal. Même si le roi domine à deux reprises, les bons n’en sont pas moins menaçants, debout, en position d’attaque, la gueule ouverte et les pattes avant dangereusement projetées vers l’homme.

L’arme privilégiée du chasseur, l’arc, est connue à haute époque, puisqu’elle apparaît déjà dans la scène de chasse au taureau de Çatal Hüyük, mais les extrémités n’y sont pas recourbées. Les flèches à tête empennée sont redoutablement tranchantes8.

Bien que ces fauves fussent très répandus en Orient, la chasse aux bons à laquelle se livre le roi-prêtre est sans doute plus symbolique que réelle. Adversaire privilégié de ce dernier, le bon apparaît en effet comme l’incarnation de la nature sauvage, inquiétante, qu’il faut dompter. C’est d’ailleurs encore à des bons que le roi-prêtre se trouve associé sur le manche de couteau de Gebel el-Arak, où, selon P. Amiet, il joue le rôle de « chasseur héroïque, maîtrisant à mains nues » les fauves. Dans l’art assyrien, l’audace et la force du lion feront mieux ressortir la bravoure du souverain9.

L’Uruk récent et plus encore la phase de Djemdet Nasr sont marqués par le développement de la sculpture. La stèle de la Chasse, qui en est le témoignage le plus ancien sinon unique10, traduit, par son absence de modelé, une certaine inexpérience tout autant que la résistance du matériau. Le basalte est en effet une pierre dure11. Deux nouveautés apparaissent dans cette œuvre : la narration en registres – laquelle deviendra très courante dans l’art sumérien – et le réalisme de la représentation humaine, qui s’oppose à la déformation volontaire des représentations anthropomorphes des temps préhistoriques.

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1 Il porte le titre d’en.

2 P. Amiet, La glyptique mésopotamienne archaïque, Paris, 1980, nos 659-661.

3 Op. cit., nos 636-640.

4 Op. cit., nos 645-651.

5 Op. cit., nos 655 et 664.

6 Op. cit., nos 603 et 606 (antilope), nos 605 et 608 (lionne), nos 604, 607-609 (sanglier), no 609 (échassier).

7 Selon P. Amiet, à l’époque d’Uruk, il y aurait, correspondant aux différents palais de la ville, plusieurs assemblées, plusieurs communautés et plusieurs princes-chasseurs, le roi-prêtre n’étant encore qu’un guerrier-chasseur, et pas encore un officiant. C’est seulement à l’époque suivante d’Uruk III que la monarchie paraît unifiée autour d’une figure unique (communication personnelle et L’Antiquité orientale, coll. « Que sais-je ? », 6e éd. corrigée, février 1999, p. 46).

8 Comme en Égypte sur palette de la Chasse, partagée entre le musée du Louvre (inv. E 11254) et le British Museum (A. J. Spencer, Early Egypt. The Rise of Civilisation in the Nile Valley, Londres, 1993, no 37, p. 57). Ce qui est curieux, c’est que de telles flèches sont moins meurtrières que des flèches pointues, comme si on voulait seulement blesser la bête (remarque orale de P. Amiet).

9 Les représentations les plus nombreuses se trouvent dans le Palais nord d’Assurbanipal à Ninive. Il n’est toutefois pas certain que la signification soit la même sur la stèle de la Chasse, beaucoup plus ancienne.

10 Il existait à Uruk un autre bas-relief en basalte de même époque représentant une scène de chasse. Cf. A. Becker, Uruk Kleinfunde, I, Stein, Ausgrabungen in Uruk-Warka, 6, 1993, p. 57, qui cite W. K. Loftus.

11 Selon B. Hrouda, ce matériau, qui ne pouvait venir de Mésopotamie, a sans doute été importé du sud du Taurus et de l’Anti-Taurus (L’Orient ancien, Paris, 1991, p. 329).

Bibliographie

E. Weidner, « Ausgrabungen und Forschungsreisen », AfO, 9, 1933-1934, p. 218 et pl. 1.

E. Heinrich, « Arbeiten in Eanna, im Stadtgebiet und im Südbau », UVB, V, 1934, pp. 11-13 et pl. 12-13.

J. Börker-Klähn, Baf, 4 : Altvorderasiatische Bildstelen und vergleichbare Felsreliefs, Mayence, 1982, no 1 (bibliographie complète).

A. Becker, Uruk Kleinfunde, I, Stein, Ausgrabungen in Uruk-Warka, 6, 1993, pp. 57-58, no 783 et pl. 36-38.