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La ville d’Uruk, située dans le Sud mésopotamien, est considérée comme la référence majeure des débuts de l’urbanisation. Même si Suse, en Iran, et plusieurs établissements de Mésopotamie du Nord et d’Anatolie témoignent du même phénomène dans le courant du ive millénaire, Uruk occupe une place à part pour avoir inventé l’écriture et donné naissance à la figure d’autorité incarnée par le roi-prêtre, qu’elle est seule, avec Suse, à avoir illustrée.

Le site offre un des rares exemples de continuité entre l’époque d’Obeid et l’époque d’Uruk, mais la transition est difficile à explorer, car mise en évidence dans la stratigraphie d’un sondage profond. De l’époque d’Uruk, on ne connaît bien que l’Uruk récent, soit les niveaux VI à IV, entre 3500 ( ?) et 3100 av. J.-C. Et encore ! Ni contours précis, ni vision d’ensemble ne se dégagent de la cité proto-urbaine, et l’estimation de l’énorme superficie couverte par l’agglomération varie de 230 à 500 ha. La datation des niveaux et le repérage des constructions qui leur correspondent sont, par ailleurs, loin de faire l’unanimité.

Bien que le développement architectural soit la manifestation la plus visible de cette nouvelle entité sociale qu’est la ville – aspect qui sera privilégié ici -, il n’en est pas le seul critère de définition [p. 56]. En reprenant le plan tripartite héritier de l’époque précédente, la plupart des bâtiments urukéens s’inscrivent dans la tradition de l’Obeid, mais dans une tradition magnifiée. En effet, leurs dimensions, au niveau IV, s’hypertrophient et, au lieu de former, comme un millénaire plus tôt, des unités isolées, ils s’ordonnent les uns par rapport aux autres en un gigantesque complexe architectural structuré, disposés parallèlement ou perpendiculairement, de part et d’autre d’un vaste espace central. En outre, des plans totalement nouveaux tels que le plan carré, le plan labyrinthique, ou le plan allongé pour les grands halls à piliers indépendants, traduisent bien le climat d’effervescence créatrice de la période. Une même inventivité se retrouve dans la diversité des matériaux employés : calcaire pour les fondations1, briques crues, mortier à base de gypse, parfois coulé comme du béton pour faire des parpaings artificiels. Ces éléments de construction obéissent à des modules précis : les briques sont d’un format standardisé, notamment les Riemchen, petites briques de section carrée, caractéristiques de l’architecture de l’Uruk récent et final. Les décors font preuve aussi d’une grande recherche : façades ornées de niches2 et de redans, colonnes ou piliers semi-engagés, mosaïques de petits cônes en terre cuite ou en pierre, peints en trois couleurs3, crampons d’attache4. Même si ces décors ont pour fonction de consolider ce matériau fragile qu’est la brique crue, surtout quand elle est exposée aux intempéries, le soin avec lequel ils sont réalisés indique le statut privilégié des édifices qui les portent. Pour servir toute cette créativité furent mobilisés des moyens considérables ainsi qu’une énorme main-d’œuvre5.

Fondée durant la phase 4 de l’Obeid, au ve millénaire, l’agglomération était au départ formée de deux bourgs, Uruk et Kullab. Durant l’époque proto-urbaine, les deux ensembles se regroupèrent et la ville semble s’être organisée en deux quartiers principaux : l’un consacré à Anu, le dieu du Ciel, l’autre consacré à la déesse Inanna, auquel fut donné le nom d’Eanna.

Le quartier d’Anu, situé à 500 m à l’ouest de l’Eanna, était occupé au centre par une haute terrasse sur laquelle furent érigés, entre l’époque d’Obeid et Uruk III, une succession de bâtiments à nef centrale, répliques de ceux d’Eridu, dont le mieux conservé, daté d’Uruk IV, fut dénommé le Temple blanc, car ses murs étaient recouverts d’un enduit blanc6. Il était de dimensions relativement modestes, ne mesurant que 17,5 x 22,3 m. L’archaïsme des tablettes de gypse qu’il livra suggère une date antérieure à Eanna IV Au pied nord-ouest de la ziggurat d’Anu fut retrouvée une construction qui s’inscrivait dans un rectangle de 26 x 31 m, dont le plan, à « trois couronnes de murs emboîtés, délimitant deux couloirs périphériques d’inégale longueur et une pièce centrale7 », évoque un labyrinthe. Les fouilleurs l’appelèrent le Bâtiment de pierre, ou Steingebäude. Sa datation est sujette à caution8.

Dans le secteur de l’Eanna, le plus ancien monument bien identifié est le Temple calcaire, ou Kalkstein, daté du niveau V, dont les fondations étaient assurées par des dalles de pierre. À l’époque suivante, au niveau IV b, l’Eanna fut divisé en deux complexes indépendants. À l’ouest s’élevait le temple aux Mosaïques de cônes, ou Steinstiftmosaiktempel, proche par son plan obeidien du Temple blanc contemporain, mais dépourvu de terrasse. Il fut partiellement recouvert au niveau IV a9, par le temple aux Briquettes, ou Riemchengebäude, d’un parti radicalement nouveau, mais comparable à celui du Steingebäude.

Dans le second complexe, à l’est, fut construit, autour de la future ziggurat de la IIIe dynastie d’Ur, tout un ensemble d’édifices à nef centrale ou « pseudo-temples ». Le plus oriental, appelé le temple aux Piliers, devait servir d’entrée monumentale à la zone sacrée. Plus au sud, le Bâtiment carré comprenait une cour centrale et, sur les côtés, quatre grandes salles rectangulaires. Les murs de la cour et les façades extérieures étaient décorés de niches élaborées.

Au niveau IV a, on assiste à une transformation de ce secteur oriental, et les ouvrages antérieurs sont recouverts par des constructions tripartites à nef centrale cruciforme de plus en plus grandes : le temple C mesure 54 x 22 m, et le plus imposant de tous, le temple D, érigé sur une terrasse, 80 x 50 m10. Font également leur apparition de grands halls, parfois décorés de mosaïques de cônes, comme le hall aux Piliers ou la cour aux Mosaïques de cônes. La situation est assez confuse, car certaines des réalisations précédentes continuaient d’exister. Autre témoignage de cette invention architecturale, la zone carrée de 50 m de côté appelée la Grande Cour, entourée de bancs, a pu être un jardin.

Quelle était la destination de tous ces bâtiments ? On les a longtemps qualifiés de « temples »11, mais, selon J.-D. Forest, seuls deux d’entre eux, de plan labyrinthique12, répondent à cette définition. Les autres étaient plutôt des centres de pouvoir, aux affectations encore indifférenciées, à la fois résidences de l’oligarchie, lieux d’activité économique, de gestion, et peut-être de culte. Un tel ensemble semble s’inscrire dans la tradition obeidienne illustrée à Abadeh ou à Tépé Gawra, où des chefs s’étaient regroupés sous l’autorité d’un primus inter pares. Les édifices urukéens suggèrent une même cohabitation de plusieurs membres d’une oligarchie, qu’il s’agisse de « princes-chasseurs » (c’est d’ailleurs peut-être deux d’entre eux qui figurent sur la stèle de la Chasse [11]), de « princes-guerriers » (empreinte de Suse), ou même déjà d’officiers du culte.

Le passage de l’Uruk récent à l’Uruk final (niveau III) fut marqué par une crise importante, qui mit lin à la tradition architecturale héritée d’Obeid. Toutes les constructions antérieures furent systématiquement arasées et remplacées par une grande terrasse rectangulaire orientée quant aux angles, érigée en briques crues de type Riemchen, à l’emplacement de la future ziggurat d’Ur III. Elle s’élevait à 2 m du sol, sans qu’on connaisse le ou les bâtiments dont elle était le support, et, dans la couche III a, elle prit la forme d’une équerre. Décoré en façade nord-est d’abord de demi-colonnes puis, en III a, de mosaïques de cônes, ce complexe cultuel semble, pour la première fois, clairement voué à Inanna et associé à un développement artistique nouveau dominé par un réalisme humaniste et patronné par un seul roi-prêtre, qui assume alors ouvertement son rôle d’époux divin de la déesse Inanna [15], dans la cérémonie du mariage sacré [17]13. Dans une salle allongée bâtie au pied de cette haute terrasse fut retrouvé un ensemble d’objets de culte que les fouilleurs appelèrent le Sammelfund. Il regroupait notamment le grand vase d’Uruk [17] et une série de sceaux-cylindres dont l’iconographie faisait référence au culte de la déesse Inanna, reconnaissable à son emblème de hampes bouclées à banderoles. Ce culte était rendu par une figure royale que P. Amiet a qualifiée de roi-prêtre.

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1 Trois bâtiments utilisent la pierre dans leur construction : le Temple calcaire, ou Kalkstein ; le bâtiment aux Mosaïques de cônes, ou Steinstiftmosaiktempel ; le Steingebäude.

2 Les niches ont parfois elles-mêmes plusieurs rentrants.

3 Les décors de façade en mosaïque colorée étaient la transposition des tapis ou des nattes qui devaient orner les sols.

4 J.-L. Huot et C. Maréchal, « L’emploi du gypse en Mésopotamie du Sud à l’époque d’Uruk », De l’Indus aux Balkans. Recueil à la mémoire de J. Deshayes, Paris, 1985.

5 B. Lafont évalue la main-d’œuvre nécessaire à l’édification de la grande terrasse de Djemdet Nasr à environ 1500 personnes travaillant dix heures par jour pendant cinq ans (article « Sumer », Supplément au Dictionnaire de la Bible, fasc. 72, Paris, 1999, col. 137).

6 Il s’apparente par le plan, par la taille, par le décor et par la présence d’une terrasse (double ici) au bâtiment de Tell Uqair, au nord-est de Babylone.

7 J.-D. Forest, BAR International Series, 765 : Les premiers temples de Mésopotamie (4e et 3e millénaires), 1999, p. 75.

8 Selon R. M. Boehmer, article « Uruk-Warka », The Oxford Encyclopaedia of Archaeology in the Near East, 5, Oxford et New York, 1997, pp. 294-298, ce bâtiment daterait d’Uruk V ; selon J.-D. Forest, op. cit., p. 87, d’Uruk IV ; selon P. Amiet, plutôt d’Uruk III.

9 Après avoir été abandonné ou arasé.

10 La nef centrale était sans doute couverte et, dans ce cas, la portée des poutres de couverture dépassait les 10 m.

11 Ce terme apparaît dans les dénominations allemandes.

12 Le Steingebäude et le Riemchengebäude. J.-D. Forest, op. cit. n. 7.

13 Selon P. Amiet, c’est seulement à cette époque que le quartier identifié comme étant l’Eanna est vraiment dédié à la déesse Inanna.

Bibliographie

H. Lenzen, UVB, XIV, 1958 ; XV, 1959 ; XX, 1961-1962 ; XXIII, 1967, Berlin.

J.-L Huot et C. Maréchal, « L’emploi du gypse en Mésopotamie du Sud à l’époque d’Uruk », De l’Indus aux Balkans. Recueil à la mémoire de J. Deshayes, Paris, 1985, pp. 261-275.

R. Eichmann, AUWE, 3 : Die Stratigraphie : Grabungen 1912-1977 in den Bereichen « Eanna » und « Anu-Ziqqurrat », 2 vol., 1989-1990.

M. Roaf, Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien, Paris, 1991, pp. 59-63.

R. M. Boehmer, article « Uruk-Warka », The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, 5, Oxford et New York, 1997, pp. 294-298.

J.-D. Forest, BAR International Series, 765 : Les premiers temples de Mésopotamie (4e et 3e millénaires), 1999, pp. 57-87 (sur la notion de temple).