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La céramique peinte est l’expression la plus aboutie de l’art iranien au ve millénaire et rassemble en une vaste koinè des régions très éloignées. Non tournée, elle est particulièrement belle à Suse, niveau I. Réalisées dans une pâte claire si fine qu’elle est parfois qualifiée de « coquille d’œuf », cuite au point d’en être « sonnante », les productions regroupent en un service trois formes principales : un gobelet allongé ou boisseau, une coupe plus ou moins profonde et une petite jarre souvent carénée. Destinées peut-être à la consommation de trois types de nourriture différente, du vivant de l’utilisateur comme après sa mort1, elles pouvaient aussi être un signe extérieur de richesse2. Les exemplaires les plus complets proviennent d’une nécropole liée à un massif funéraire [p. 542], sur le tell de l’Acropole. Chaque vase est unique, à une exception près3, même s’il existe un répertoire commun de motifs et de règles de composition.

Le boisseau aux Bouquetins est un des plus remarquables. Trois registres, délimités par d’épaisses lignes horizontales, ordonnent le décor : au niveau supérieur se déploie une frise de plusieurs dizaines d’échassiers au long cou ; au-dessous figurent des chiens de chasse au corps allongé, sans doute des sloughis, interprétés soit en course, soit au repos ; enfin, encadrés dans trois métopes, trois bouquetins ou ibex4, au corps réduit à des formes géométriques de triangles opposés par la pointe, enserrent dans leurs cornes immenses un motif en forme de flèche contenu dans un cercle5. Les animaux figurés représentent la faune locale. Les coupes constituent la série la plus abondante6 de la nécropole. Celle qui est présentée ici inscrit, dans un triangle curviligne, une croix grecque et répète trois fois7 un motif d’« animaux-peignes » à deux têtes et à longues franges parallèles tellement stylisé que les animaux de référence, vraisemblablement à toison laineuse, ne sont guère identifiables. Sur les jarres, des vols serrés d’oiseaux aux ailes obliques apparaissent fréquemment.

Sur l’ensemble de ces vases, la représentation animale l’emporte de très loin sur la représentation humaine, et le style très épuré des figures, la scansion du même motif sont au service d’un art plus décoratif que narratif, probablement porteur d’une signification symbolique – malheureusement inconnue – dans le choix de certains animaux, dans les associations entre espèces ou dans les rythmes de répétition.

R. de Mecquenem, collaborateur de J. de Morgan, avait établi une corrélation entre la forme des os déposés après le décharnement préalable des corps et celle des récipients8. Si les vases peints de la nécropole semblent bien associés à des corps en inhumation secondaire9, le dépôt d’ossements dans des récipients n’a pas été confirmé par les fouilles ultérieures, et il n’est attesté nulle part ailleurs au Proche-Orient.

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1 Comme l’indiquent les deux contextes de trouvaille, habitat et tombe.

2 F. Hole, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, p. 33.

3 Les boisseaux larges, à décor de zigzags, représentent une petite production de série (cat. exp. cité n. 2, no 12).

4 Si l’on en juge par la taille de leurs cornes.

5 La signification de ce signe fréquent reste énigmatique.

6 300 coupes environ ont été répertoriées, sur les 2000 récipients qui proviennent de la nécropole.

7 La division en trois parties du décor de la céramique peinte de Suse I est courante, mais le rythme de représentation des animaux-peignes est très souvent binaire.

8 « Souvent un crâne dans une coupe, des os longs dans des gobelets » (R. de Mecquenem, « Fouilles de Suse, 1933-1939 », MMAI, XXIX, 1943, p. 5).

9 Il s’agit d’un trait d’originalité susien, car cette coutume est peu répandue (D. Canal, « Travaux à la Terrasse haute à l’Acropole de Suse », Cahiers de la DAFI, 9, 1978, pp. 33-34).

Bibliographie

R. de Mecquenem, « Catalogue de la céramique peinte susienne conservée au musée du Louvre », MDP, XIII, 1912, pp. 105-106 et p. 128, pl. I (4) et pl. II (1).

E. Pottier, « Étude historique et chronologique sur les vases peints de l’Acropole de Suse », ibid., pp. 27-103 (première classification proposée).

F. Hole, dans cat. exp. The Royal City of Susa, New York, 1992, nos 1 et 5, et pp. 26-41 (plus généralement sur la céramique de Suse).