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La découverte en 1961 du « trésor » de Nahal Mishmar, appelé aussi « trésor » du désert de Judée, obligea à réviser toutes les notions courantes sur la métallurgie archaïque au Proche-Orient. Déposé dans une grotte du canyon creusé par le wadi1 Mishmar, torrent saisonnier qui traverse le désert de Judée, le trésor comprenait la plus importante concentration d’objets de métal jamais connue à si haute époque2.

Sur les 429 pièces regroupées, seules treize n’étaient pas en cuivre3 ; les autres se répartissant en deux catégories principales : celle des têtes de masse en forme de boules perforées4, au nombre de 240, et celle des « étendards » ou « sceptres » ou masses d’armes, au nombre de 90, dont tête et manche avaient été fabriqués d’une seule coulée5. Une dizaine de manchons cylindriques à paroi concave, improprement dénommés « couronnes », semblent être des maquettes architecturales6. Les treize outils, haches plates, ciseaux, ont des parallèles à Suse, à l’époque de Suse I. Quelques récipients, dont trois en forme de panier, complètent l’ensemble.

L’analyse de la composition du métal pratiquée sur 10 % des objets distingue les outils – tous en cuivre pur de provenance locale7 – des objets de cérémonie, réalisés à la cire perdue8, et dont les composants sont beaucoup plus complexes et variés que ce qu’une première étude avait indiqué9 : cuivre fortement allié à l’antimoine et à l’arsenic, ou au nickel et à l’arsenic10, et même cuivre pur11.

Ce cuivre « polymétallique » tout à fait unique12, procédant sans doute davantage de minerais naturellement porteurs d’impuretés que d’alliages volontaires13, suggérerait une matière première en provenance des gisements d’Anatolie orientale14, du Caucase ou de Transcaucasie. Les mines de Timna, dans le Néguev, ou du wadi Feinan, à 50 km au sud de la mer Morte, en Jordanie actuelle, sont totalement exclues.

La fabrication des objets fut locale, car leur iconographie, qui fait valoir un goût marqué pour les moutons et les chèvres, ainsi que pour les représentations humaines avec yeux ronds et nez aquilin15, est commune à tout le chalcolithique palestinien et pose alors la question d’un circuit de diffusion du métal à longue distance dès cette période16.

L’assimilation de ce dépôt à un « trésor » de marchand ou de fondeur a été longtemps refusée, car n’y figurent ni fragments, ni objets cassés destinés au recyclage du métal ; mais l’hypothèse d’un rassemblement de symboles de pouvoir17 ayant appartenu à un temple, un temps retenue18, est désormais infirmée19. On ne peut que remarquer la grande diversité de techniques, révélant plusieurs ateliers.

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1 Ou nahal en hébreu.

2 Il était partiellement recouvert d’une natte en roseau, comme jetée en hâte.

3 Cinq éléments à perforations multiples en ivoire d’hippopotame, un long étui en ivoire d’éléphant, six têtes de masse en hématite et une en calcaire.

4 L’une d’elles est particulièrement décorée : surmontée d’un double ibex, elle porte sur les côtés une lame de couteau et une lame de hache (M. Tadmor, « Le “trésor” du désert de Judée », Les dossiers d’archéologie, 203 : Sur les rives du Jourdain avant Abraham, mai 1995, p. 74 ; P. Bar-Adon, The Cave of the Treasure, Israël Exploration Society, Jérusalem, 1980, no 153).

5 Quelques exemples dans M. Tadmor, op. cit., loc. cit.

6 P. Bar-Adon, op. cit., nos 7-16.

7 Le minerai proviendrait des mines du wadi Feinan.

8 Ce procédé apparaît ici pour la première fois ; aucun objet fondu n’étant semblable, il faut imaginer un moule pour chacun. La technologie est très différente, selon qu’il s’agit d’outils ou de masses d’armes (R. Potaszkin et K. Bar-Avi, « A Material Investigation of Metal Objects from the Nahal Mishmar Treasure », annexe D, pp. 235-237, de P. Bar-Adon, op. cit. n. 4).

9 C. A. Key, « The Trace-element Composition of the Copper and Copper Alloys Artifacts of the Nahal Mishmar Hoard », annexe E, pp. 238-243, de P. Bar-Adon, op. cit. n. 4.

10 Ces cuivres fortement alliés rendaient beaucoup plus fluide la coulée des pièces.

11 Les dernières études menées (cf. M. Tadmor et D. Kedem, « The Nahal Mishmar Hoard from the Judean Desert : Technology, Composition and Provenance », Atiqot, XXVII, 1995) font apparaître au moins trois groupes différents de composition du métal pour les objets de cérémonie, alors que l’étude de C. A. Key n’en distinguait qu’un seul, où dominaient, comme éléments alliés au cuivre, l’antimoine et l’arsenic. Je remercie Benoît Mille, du C2RMF, de m’avoir communiqué la bibliographie de toutes ces analyses récentes.

12 Ces objets se trouvent dans une catégorie tout à fait à part, sans point de comparaison possible avec d’autres objets de métal du chalcolithique ou du BA, hormis de rares exceptions. Les nouvelles analyses n’ont été menées que sur 10 % des objets, mais elles sont en nette contradiction avec celles de 1963. Par ailleurs, contrairement à ce qui a été longtemps dit, des sulfures ont été utilisés comme minerais, alors qu’on croyait que les premiers métallurgistes avaient privilégié les oxydes.

13 Cf. M. Tadmor et D. Kedem, op. cit. n. 11, p. 44.

14 Selon J. Muhly, article « Metals », The Oxford Encyclopedia of Archaeology in the Near East, IV, Oxford et New York, 1997, p. 7, un cuivre ainsi allié a été trouvé en contexte archéologique sur le site chalcolithique de Norşuntépé.

15 Observable sur les ossuaires en terre cuite de la région côtière d’Israël, les vases en basalte de la région du Golan et les ivoires de Beersheba.

16 Ce que révèlent les fouilles des sites du Taurus central et de la région d’Altinova, Değirmentépé, Norşuntépé, Tulintépé [p. 614]. Le minerai était déjà en partie réduit sur place et circulait sous forme de lingots.

17 Même les têtes de masse et les masses d’armes sont plutôt des objets de prestige que des armes de guerre.

18 Le temple d’En Gédi, tout proche, fut proposé, cf. « The “Ghassulian” Temple in Ein Gedi and the Origin of the Hoard from Nahal Mishmar », Biblical Archaelogist, 34, 1971, pp. 23-39.

19 Cette hypothèse a été mise en question parce qu’on n’a retrouvé aucun objet de ce type dans le temple. M. Tadmor a proposé de replacer l’existence de ce trésor dans un contexte de commerce du métal, la grotte servant d’entrepôt central pour les objets échangés.

Bibliographie

P. Bar-Adon, The Cave of the Treasure, Israël Exploration Society, Jérusalem, 1980.

P. R. S. Moorey, « The Chalcolithic Hoard from Nahal Mishmar, Israel, in Context », World Archaelogy, 20, 2, octobre 1988, pp. 171-189.

S. Shalev et J. P. Northover, « The Metallurgy of the Nahal Mishmar Hoard Reconsidered », Archaeometry, 35 (1), 1993, pp. 35-47. 

M. Tadmor, « Le “trésor” du désert de Judée », Les dossiers d’archéologie, 203 : Sur les rives du Jourdain avant Abraham, mai 1995, pp. 70-77.

M. Tadmor et D. Kedem, « The Nahal Mishmar Hoard from the Judean Desert : Technology, Composition and Provenance », Atiqot, XXVII, 1995, pp. 95-148.

S. Shalev, « The Nahal Mishmar Hoard and Chalcolithic Metallurgy in Israel », Eretz-Israel, 25, 1996, pp. 274-285.

—, « Recasting the Nahal Mishmar Hoard : Experimental Archaeology and Metallurgy », dans A. Hauptmann et alii, The Beginning of Metallurgy, Bochum, 1999, pp. 295-299.