RETOUR AU SOMMAIRE

À la fin du xe millénaire, peu avant la naissance de l’agriculture, apparaissent à Mureybet1, dans la région du moyen Euphrate, les premières figurines féminines en argile ou en pierre. Les plus naturalistes d’entre elles ont des caractères sexuels marqués2 et des bras incurvés sous les seins3. Ce geste, qui souligne un des attributs de la féminité, est repris sur la seule statue sexuée des favissa d’Aïn Ghazal4, datée du néolithique acéramique.

Durant cette même période du PPNB se répand une figurine féminine d’un type nouveau. En position assise, les seins lourds et les cuisses hypertrophiées, elle est souvent dépourvue de bras, et sa tête se réduit à un appendice schématique. Elle apparaît dans le Taurus, notamment à Çayönü5 ; en Syrie, notamment à Aswad ; en Iran, à Tépé Sarab6 ; dans le Kurdistan irakien, à Jarmo.

Cet intérêt pour la représentation féminine perçue comme symbole de fécondité et de fertilité connaîtra une grande faveur durant tout le néolithique, mais c’est surtout en Syrie du Nord, à l’époque de la culture de Halaf7, renommée pour sa belle céramique polychrome, que se rejoindront, avec une étonnante fidélité, les traditions du khiamien et du PPNB pour produire un type particulier d’idole8, immédiatement reconnaissable, qui se propagera en grand nombre dans le nord de la Mésopotamie9. Assise dans une position qui fait valoir ses cuisses volumineuses, souvent ouvertes10, les jambes dépourvues de pieds, cette idole « halafienne » soutient dans ses bras arrondis ses seins, dont elle fait ainsi ressortir la masse imposante. La tête est souvent traitée avec négligence, réduite à un étirement de l’argile, et même pincée à l’emplacement du visage. L’accent n’est donc pas mis sur l’identité d’une personne, mais plutôt sur l’opulence des marqueurs de la féminité, seins, cuisses, fesses. Les idoles halafiennes étaient parfois partiellement peintes, comme la figurine du musée du Louvre. La peinture pouvait indiquer des éléments de parure ou des vêtements11, mais ici les bandes exécutées sur les cuisses et sur les seins soulignent seulement certaines parties du corps ou évoquent peut-être des tatouages.

Selon J. Cauvin, ces idoles expriment le concept de divinité qui naît en même temps que l’agriculture12. Pour J.-D. Forest, elles évoquent la « fécondité du principe créateur13 ». Le grand vase contemporain de Yarim Tépé II [fig. 16], épousant la forme d’une femme à l’immense triangle pubien, participe d’une même évocation de la fécondité14.

Fréquemment associées à des statuettes de taureau, les idoles halafiennes suggèrent un couple mythologique, Femme-Taureau, nettement apparu auparavant sur les parois de Çatal Hüyük. La petite taille des figurines traduit peut-être une utilisation dans un rituel domestique.

—————————

À la phase Mureybet III A.

Sur la figurine d’argile, la partie fessière est très protubérante.

3 J. Cauvin, Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture, Paris, 1984, fig. 7, no 2, et fig. 8, no 1.

4 Op. cit., pl. IV, no 8.

5 Op. cit. n. 3, fig. 32, nos 2-3.

6 A. Spycket, La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pl. 3.

7 La culture de Halaf est réputée assez « conservatrice » : « La tradition dite de Halaf paraît perpétuer des liens sociaux et des techniques de production identiques à ceux du néolithique ancien et incapables d’évoluer » (J.-L. Huot, Les premiers villageois de Mésopotamie, Paris, 1994, p. 12). On ne sera donc pas étonné que cette culture se situe dans la tradition ancienne du khiamien et du PPNB.

8 Dans la culture de Samarra, qui précède, on retrouve toujours le même geste des bras, mais les postures sont beaucoup plus diversifiées, et on observe un plus grand intérêt pour la représentation de la tête (figurines de Tell Songor A, dans la région du Hamrin).

9 Surtout à Tépé Gawra ; à Tell Arpatchiya ; à Chagar Bazar ; et, plus récemment, à Yarim Tépé II ; à Tell Kashkashok, sur le Khabur ; à Tell Sabi Abyad, sur le Balikh.

10 Cette position est parfois interprétée comme celle de l’enfantement.

11 D. Collon, Ancient Near Eastern Art, Londres, 1995, p. 46.

12 J. Cauvin, op. cit. n. 3.

13 J.-D. Forest, Mésopotamie. L’apparition de l’État, Paris, 1996, p. 32.

14 Qui, selon le même auteur, serait renforcée par le motif de la croix sur le ventre.

Bibliographie

A. Parrot, « Acquisitions et inédits du musée du Louvre », Syria, XL, 1963, pp. 229-230. 

S. Cluzan, dans cat. exp. Syrie. Mémoire et civilisation, Paris, 1993, p. 47 et nos 70-72 (pour comparaison).