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Le village de Çatal Hüyük a surpris, au moment de sa découverte1, par l’organisation agglutinante de ses maisons et surtout par la multiplicité des décors qui les ornaient et leur bon état de conservation. Hauts-reliefs, peintures figuratives (scènes de chasse, scènes plus morbides où des vautours planent au-dessus d’humains décapités…) et peintures à motifs géométriques proches des kilims revêtaient les murs de la moitié des habitats. Le fouilleur crut voir dans ceux qui les abritaient des sanctuaires. Quoi qu’il en soit de cette opinion très controversée2, tous ces décors apportèrent des informations capitales sur les croyances religieuses au PPNB.

Le niveau VI correspond à l’apogée de la décoration en haut relief des « sanctuaires ». La maison 10, présentée ici, appartenant à la phase B, offre un des décors les plus complets. Lorsqu’elle fut mise au jour, le mur nord était encore préservé sur 3, 35 m de hauteur. Elle est, selon le schéma général, monocellulaire, et occupe une superficie d’environ 25 m2, compartimentée par des banquettes. Les trois murs nord, ouest et est portaient des figures en haut relief associant un principe féminin et un principe masculin.

Sur le mur ouest, le plus ornementé, apparaissait une imposante figure féminine, en train d’accoucher, bras et aux jambes ouverts à l’horizontale3. La tête était, comme souvent, très endommagée, mais J. Mellaart proposa de lui restituer des cornes, par comparaison avec une petite figurine de Hacilar4. Cette figure, qui fut pendant un temps peinte en jaune, donne le jour à une tête de bélier5, au-dessous de laquelle sont modelées trois grosses têtes de taureau superposées, portant des cornes d’aurochs. Ces représentations animales, réduites à leur tête, sont encadrées par deux piliers. De chaque côté du cadre ont été ménagées des niches profondes. À droite de la « déesse », une mâchoire inférieure d’ours était insérée dans le bandeau de mur séparant deux niches superposées ; le cadre entourant celles-ci était peint avec des motifs en échiquier. À gauche, sur le montant vertical qui subdivisait la niche en deux parties, était fixée une tête de bélier. Au-dessus, une tête de taureau émergeait d’un léger retrait du mur.

Sur le mur nord, une tête de bélier modelée portant deux paires de vraies cornes ornait le pilier central.

Sur le mur est se détachait une grosse tête de taureau, au-dessus d’une niche peinte en rouge. La paroi semble avoir été peinte tout autour de cette tête. Entre la tête de taureau et le pilier droit, deux protubérances que le fouilleur qualifia de « seins » jaillissaient du mur, ouvertes au niveau des « mamelons » et peintes en rouge comme le museau du taureau. De chacun de ces mamelons sortait un bec de vautour, et dans chaque sein était enfermé un crâne complet du même animal. À droite du pilier se trouvait une corne moulée dans du plâtre. Le mur était ouvert dans le haut, révélant un accès à la pièce par le toit.

La déesse est fabriquée selon la même technique que les statues d’Aïn Ghazal [2] : sur une âme de roseaux bottelés fixés au mur ont été appliquées des couches d’un mélange d’argile et d’un élément calciné, appelé « plâtre » ou « chaux ». Ce mélange porte souvent encore en négatif l’empreinte des roseaux disparus. Dans certains cas, cette âme était en bois, comme l’attestent des restes carbonisés. La figure était souvent peinte.

Les bucranes, eux, sont modelés en argile puis recouverts de plâtre6, mais les cornes qui les garnissent sont toujours naturelles. Le museau est peint en rouge de motifs divers.

Une sorte de couple Femme-Taureau se trouvait ainsi constitué. J. Cauvin voit dans ces deux figures l’expression des premières divinités et insiste sur l’ancienneté de cette alliance qui aura une longue postérité en Méditerranée orientale. La personnalité féminine tire sa puissance de sa fécondité, puisqu’elle donne la vie, mais n’engendre que des figures zoomorphes, qui sont dans un rapport de filiation avec elle. Elle règne donc sur le monde animal, et souvent dans ce qu’il a de plus impressionnant, l’aurochs. Selon le même auteur, elle pourrait porter aussi la mort7, comme le suggère l’association créée entre les mamelons d’argile et les ossements d’animaux fossoyeurs8.

Le principe masculin est la plupart du temps symbolisé par des bucranes, plus rarement par des têtes de bélier. Les bucranes, situés sous la figure féminine, semblent émaner d’elle. Ils sont parfois remplacés par des cornes seules fixées dans des banquettes ou des piliers. Des représentations complètes du Taureau apparaissent en peinture9. Dans une scène de chasse, l’animal, énorme, occupe une position centrale, et des humains, nombreux et minuscules, armés d’arcs et de pieux, l’entourent et prétendent le tuer, malgré l’évident déséquilibre des forces10.

Ainsi, dans ces scènes qui mettent en jeu un principe mâle et un principe femelle, le principe mâle s’exprime de façon zoomorphe, tandis que le principe femelle s’exprime de façon anthropomorphe, et le premier paraît subordonné au second.

Les emplacements des figures ne sont pas le fruit du hasard : tout ce qui touche à la mort est toujours sur les murs nord et est ; les scènes touchant à la naissance sont toujours sur le mur ouest. Les têtes d’animaux associées à des niches peintes en rouge sont toujours sur le mur est. Les têtes de taureau et de bélier sont indifféremment distribuées. Le mur sud, où se trouvent les foyers, est rarement décoré. Il existe donc un code symbolique complexe qui lie principe mâle et principe femelle, force de vie et force de mort, selon des places assignées. Les motifs de femmes et de bucranes joueront un rôle important dans les décors des céramiques de Samarra11 et de Halaf.

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1 Les fouilles ont été menées de 1961 à 1966 [p. 613].

2 Selon J.-D. Forest, il s’agit de maisons, mais J. Cauvin, dans Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture, Paris, 1994, pp. 48-52, employait à nouveau le terme de « sanctuaire ».

3 Elle dépassait le plafond de plus de 30 cm. au point qu’il fallut en surélever la partie centrale en forme de berceau.

4 J. Mellaart, « Excavations at Çatal Hüyük, 1963 », Anatolian Studies, XIV, 1964, p. 50. P. Amiet considère que ces hauts-reliefs féminins ont une tête plutôt féline (communication personnelle). Cette hypothèse serait en accord avec les animaux attributs qui flanquent cette déesse, sur la statuette du musée des Civilisations anatoliennes d’Ankara.

5 J.-D. Forest propose de voir en ce bélier un équivalent de taurillon, car, la plupart du temps, cette parturiente donne naissance à des têtes de taureau.

6 À Mureybet, un peu avant, ces bucranes étaient encore naturels.

7 J. Cauvin, op. cit. n. 2, p. 51.

8 Dans d’autres maisons, ces « seins » renferment des mâchoires de carnivore (belette, renard…).

9 J. Mellaart, Çatal Hüyük. A Neolithic Town in Anatolia, Londres, 1967 (trad. française Çatal Hüyük. Une des premières cités du monde, Paris, 1971), fig. 34-35, 41-42, maisons VI B 8 et VI A 8.

10 Op. cit., fig. 48, maison A III 1.

11 Les femmes, dans la céramique de Samarra, ont leur chevelure systématiquement déportée sur un côté. C’est déjà le cas pour une des représentations féminines de Çatal Hüyük, maison VII 31 (op. cit., fig. 29).

Bibliographie

J. Mellaart, « Excavations at Çatal Hüyük, 1962 », Anatolian Studies, XIII, 1963, pp. 70-73, fig. 14-15 et pl. XIV. 

—, « Excavations at Çatal Hüyük, 1963 », Anatolian Studies, XIV, 1964, pp. 47, 50-51, fig. 9.

—, Çatal Hüyük. A Neolithic Town in Anatolia, Londres, 1967 (trad. française Çatal Hüyük. Une des premières cités du monde, Paris, 1971), pp. 125-126, et pp. 117-130 (pour l’ensemble des sanctuaires du niveau VI).

 

J.-D. Forest, « Çatal Hüyük et son décor : pour le déchiffrement d’un code symbolique », Anatolia Antiqua, II, Bibliothèque de l’Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul, XXXVIII, 1993, pp. 1-42.