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Dans les deux fosses découvertes en 1983 et 1985 à Aïn Ghazal, dans la banlieue d’Amman, reposait une collection unique de trente-deux statues qui apporta des informations totalement nouvelles sur la première sculpture de grande taille du Proche-Orient. Apparue durant la phase moyenne du PPNB, au viiie millénaire1 av. J.-C., cette sculpture, contemporaine du « culte des crânes » observé sur le même site et ailleurs [1], n’était jusqu’alors appréhendée que par des fragments de statue provenant de Jéricho2.

Les statues des deux fosses d’Aïn Ghazal, toutes anthropomorphes, se répartissent en quinze bustes, quinze formes humaines complètes et deux têtes fragmentaires. Les bustes, dont la taille varie de 32 à 45 cm, sont dépourvus de bras et présentent un torse lisse3 et une base large. Trois sont bicéphales. Les statues complètes, aux bras souvent très maigres, oscillent entre 85 cm et plus d’un mètre4.

Le mode de fabrication, connu grâce aux empreintes végétales laissées en négatif sur la face interne du plâtre, est toujours le même5  [fig. 298] : sur une armature de faisceaux de roseaux ligaturés avec des cordes a été appliqué un enduit de plâtre6. Dans le cas de statues complètes, la tête et le buste sont réalisés indépendamment des jambes7. L’emploi du plâtre explique le profil assez plat des statues8. Les sourcils sont en retrait9, les yeux en amande sont recouverts d’un lait de chaux plus clair, l’iris étant figuré par du bitume ; la bouche est toujours petite et le nez, pincé, comporte les orifices des narines. Les oreilles forment une légère saillie de part et d’autre de la tête. Aucun caractère sexuel n’est indiqué, à une exception près10.

L’utilisation du plâtre révèle une avancée technologique dans la maîtrise des hautes températures ; sa résistance à l’eau lui est conférée par un subtil mélange de chaux à de la marne non chauffée11, qui assure, par ailleurs, sa plasticité au matériau.

Complète, la statue déposée au musée du Louvre ne présente pas de traces de peinture, contrairement à d’autres. Elle frappe par sa taille, sa surface très lisse, comme polie, sauf à l’endroit du crâne qui recevait peut-être une perruque12. Les jambes sont terminées par des pieds, qui donnent à la sculpture son assise propre13. Les orteils sont incisés, mais l’étendue des lacunes ne permet pas de savoir s’ils étaient au nombre de six14.

À l’inverse des crânes surmodelés, qui témoignent de personnes ayant réellement existé, ces sculptures sont des créations. Soigneusement déposées dans les fosses face contre terre, les statues d’Aïn Ghazal devaient être exposées15, comme certains crânes surmodelés, à l’occasion de cérémonies, au cours desquelles des masques16 étaient également portés.

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1 Il s’agit de la datation calibrée. La datation non calibrée est viie millénaire : 6750 ± 80 B.C. et 6710 ± 80 B.C. pour la cache 1 ; 6570 ± 110 B.C. pour la cache 2.

2 Une tête se trouve au musée d’Israël de Jérusalem, et les morceaux de pied et de jambe sont au musée du Louvre (inv. AO 18857 et 18858).

3 Sans doute parce qu’ils étaient ornés d’un tissu ou d’autres matériaux. Cf. C. A. Grissom, « La conservation des statues néolithiques d’Aïn Ghazal », cat. exp. Jordanie. Sur les pas des archéologues, Paris, 1997, p. 41.

4 Ces deux types ont été présentés pour la première fois à l’exposition La Voie royale. 9000 ans d’art au royaume de Jordanie, Paris, 1986-1987, nos 12-13. Les statues répondaient aux noms d’Uriah et de Zeïna.

5 Il existe toutefois quelques différences entre les statues de la fosse 1 et celles de la fosse 2, que C. A. Grissom explique par la différence de dates. Les statues de la fosse 2, étant décalées de 150 ans par rapport à celles de la fosse 1, auraient bénéficié d’une amélioration technologique.

6 Rehaussé parfois d’un lavis de pigment rouge, appliqué en lignes verticales.

7 L’étude menée par C. A. Grissom, au moment de la restauration et
au cours de la confection expérimentale de statues identiques, a permis de comprendre et de décomposer toutes les étapes du processus de fabrication [fig. 298]. L’armature de départ est formée par un faisceau de roseaux pliés, d’une longueur équivalente à celle de la tête et du buste, sur lequel est apposée une couche de plâtre, avec une application plus épaisse au niveau de la tête et du cou ; autour de cette surépaisseur est enroulé un cordage qui reçoit une nouvelle couche de plâtre, assez fine à l’arrière, très épaisse à l’avant pour que les traits du visage puissent être sculptés dans la masse. Le bitume qui marque le tour des yeux est alors appliqué. Une fois la tête terminée, l’artisan passe à la confection du buste : la face arrière est constituée de faisceaux de roseaux horizontaux que viennent border des faisceaux verticaux ; la face avant est faite de faisceaux de roseaux verticaux. Les deux faces sont disposées à plat, de part et d’autre de l’armature de départ, et l’ensemble du buste est assemblé. Chacun des deux côtés est alternativement enduit de plâtre, toujours à l’horizontale. Chaque jambe est ensuite fabriquée séparément. Le noyau de départ est toujours composé de faisceaux de roseaux plâtrés que viennent recouvrir, dans la partie supérieure correspondant à la cuisse, une couche de plâtre et une nouvelle fine couche de roseaux. Puis la jambe est ligaturée avec des cordes sur toute la longueur, et sur cette nouvelle armature est remise une couche de plâtre, tandis que la forme du pied commence à être modelée. Après séchage, les jambes sont redressées à la verticale et les pieds sont complétés, notamment les chevilles. À ce moment-là, le buste est placé sur les jambes – comme l’indiquent les indentations formées par les doigts des mains qui l’ont saisi sur les côtés – et il est fixé à elles avec du plâtre ; enfin les fesses sont modelées, les hanches délimitées ; au cours du séchage, la stabilité de la statue est assurée par une corde, reliée à un poteau.

8 En effet, l’application du plâtre se fait quand la statue est couchée à l’horizontale. Il n’est possible de traiter qu’une face à la fois. Il faut ensuite attendre que le plâtre ait séché, sous peine de le voir « couler » de son support végétal. La pièce est alors retournée entre deux planches pour application à l’horizontale sur l’autre face. Trop de protubérances nuiraient à cette opération. Les fesses ne sont d’ailleurs indiquées qu’à la fin du travail, quand la statue est soumise aux dernières finitions à la verticale.

9 Pour recevoir certainement un élément rapporté.

10 Une statue, aux seins pendants, est obligatoirement féminine.

11 C. A. Grissom, « Plaster Statues from Aïn Ghazal, Jordan », Orient-Express, 1992/1, p. 19.

12 Selon C. A. Grissom, « Neolithic Statues from ‘Ain Ghazal : Construction and Form », AJA, 104, 1, janvier 2000, p. 25, ces statues, étant limitées dans leur forme par l’emploi du plâtre comme matériau, recevaient, au moment de leur exposition, des éléments rapportés tels que des sourcils, des vêtements, des perruques, des parures de tête, qui les rapprochaient de l’apparence humaine.

13 Ce qui n’est pas toujours le cas. Parfois les faisceaux de roseaux dépassaient des pieds pour être insérés dans le sol ou dans un support.

14 Cette anomalie, constatée à Jéricho (notamment sur une jambe conservée au musée du Louvre) et à Aïn Ghazal, serait la marque du caractère surnaturel de ces représentations.

15 Mais l’absence de « sanctuaire » à Aïn Ghazal ne permet pas de savoir comment ces statues étaient présentées, contrairement à ce qu’on observe à Nevali Çori, en Anatolie.

16 Trois masques de plâtre ont été retrouvés à Aïn Ghazal et des masques de pierre à Nahal Hémar et à Hébron.

Bibliographie

A. C. Gunter, Calendar of the Arthur M. Sackler Gallery, Smithsonian Institution, Washington D.C., septembre-octobre 1996. 

A. Caubet, « Une statue néolithique du viie millénaire présentée au département des Antiquités orientales du Louvre », Revue du Louvre, 3, 1997, pp. 13-14.

D. Schmandt-Besserat, « Aïn Ghazal « Monumental » Figures », BASOR, 310, mai 1998, pp. 1-17. 

C. A. Grissom, « Neolithic Statues from’Ain Ghazal : Construction and Forum », AJA, 104, 1, janvier 2000, pp. 25-45 (pour l’étude technique).