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Dès le natoufien et au PPNA, des crânes de défunts furent prélevés dans les sépultures à des fins sans doute cultuelles1. Cette pratique funéraire ne se répandit pourtant en Syrie-Palestine et en Anatolie2 qu’à partir du PPNB, dans le courant du viiie millénaire. Elle n’intéressait qu’une petite minorité d’individus3, toujours adultes, souvent âgés, au crâne particulièrement large – plutôt des hommes à Jéricho, exclusivement des femmes à Beisamoun et à Tell Ramad. La décollation, pour être plus aisée, n’avait lieu que plusieurs mois après la mort et, la plupart du temps, laissait en place le maxillaire inférieur. Le crâne était ensuite soit simplement peint4, soit recouvert de bitume5, ou encore surmodelé avec un enduit dont la composition exacte est rarement identifiée6. La technique du surmodelage fut appliquée surtout dans la région du Levant sud7. Jéricho, en livrant dix têtes ainsi traitées, est une des meilleures références de ce « culte des crânes », appelé aussi « culte des ancêtres ».

Le surmodelage d’un crâne se faisait en plusieurs étapes. Un enduit de plâtre ou de chaux mêlé à du sable et à de l’argile, souvent teinté d’ocre, servait à remplir la cavité crânienne vidée de ses parties molles, puis à reconstituer la mâchoire inférieure, une fois toutes les dents arrachées. Un enduit plus fin était appliqué en dernier sur la face et le temporal, et allait en s’amincissant vers le sommet du crâne8 ; il était souvent peint, donnant une carnation à la chair ainsi recréée9. Sur l’exemplaire le plus beau de Jéricho, présenté ici, l’os apparaît à nu – peut-être intentionnellement -, les oreilles et le nez sont refaits avec soin, et le regard est rendu par des coquillages10. Exceptionnellement, la mandibule a été conservée.

Les différentes transformations apportées à ces crânes rendaient aux « ancêtres » une apparence de vivants mais sans reproduire leurs traits antérieurs. Un hommage continu ou occasionnel leur était ensuite rendu11. Parfois, exposés dans les maisons12, ils faisaient partie de la communauté ; parfois ils n’y étaient réintégrés que lors de cérémonies particulières. En attendant, ils étaient déposés dans des réceptacles13. Ils pouvaient aussi, au bout d’un certain temps, être mis au rebut14.

La notion même d’« ancêtre » traduit une conception nouvelle de l’espace et du temps, forgée peu à peu par la pratique de la sédentarité, qui fit s’établir un lien de longue durée entre des groupes et des territoires. Les lignages ainsi créés étaient marqués par des figures exceptionnelles et fondatrices, symbolisées par leur crâne, en qui les groupes, encore restreints, se seraient reconnus. Pourtant, à Jéricho, fait troublant, la brachycéphalie des crânes surmodelés s’oppose à la morphologie du reste de la population, de type méditerranéen15.

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Cette pratique apparaît à la fin du natoufien à Hayonim, à Mallaha, à Nahal Oren. Au PPNA, à Jéricho, on trouve plusieurs dépôts de crânes.

2 À Nevali Çori et à Çayönü, où le Skull Building a livré 76 crânes isolés enfermés dans une boîte.

3 À Jéricho, sur 212 sépultures fouillées, on ne compte que dix crânes surmodelés.

4 À Abu Hureyra, à Nahal Hémar, à Hahoresh.

5 Un des crânes de Nahal Hémar avait reçu une résille de bitume au niveau de l’occiput, pour imiter sans doute la chevelure.

6 Sauf à Jéricho, où il s’agit de chaux.

7 Des crânes ainsi surmodelés furent retrouvés à Jéricho, à Beisamoun, au nord de la vallée du Jourdain, à Aïn Ghazal, dans l’actuelle banlieue d’Amman ; puis, au PPNB récent, cette coutume s’observe en Damascène, à Tell Ramad, en Syrie (onze crânes surmodelés retrouvés par H. de Contenson).

8 Dans l’ensemble, la calotte crânienne n’est pas enduite.

9 Mais, parfois, le crâne ne recevait que quelques lignes de couleur rayonnantes.

10 Porcelaines ou bivalves. Quelquefois de la chaux plus blanche est employée pour rendre les yeux.

11 Lors de ces cérémonies, les crânes étaient sortis, en même temps peut-être que des statues [2], et des masques en pierre (Hébron, Nahal Hémar), en plâtre (Aïn Ghazal) et vraisemblablement aussi en matière périssable étaient portés par certains individus de la communauté. « Il existait des circonstances à caractère festif où ce mobilier cultuel était sorti, pouvant d’ailleurs aussi bien être porté que posé » (J. Cauvin, Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture, Paris, 1994, p. 154).

12 C’est le cas à Mureybet IV B, où ils étaient disposés le long des murs, associés à des supports en forme de motte (J. Cauvin, Les premiers villages de Syrie-Palestine du ixe au viie millénaire avant J.-C., Lyon, 1978, p. 128).

13 C’est le cas à Jéricho (sept exemplaires étaient groupés en dépôts dans des réceptacles construits) et à Tell Ramad, en Syrie, où ils semblent associés à des piédestaux anthropomorphes.

14 C’est le cas, semble-t-il, à Beisamoun et pour le dépôt de crânes retrouvé à Aïn Ghazal.

15 Cf. E. Strouhal, « Five Plastered Skulls from Pre-Pottery Neolithic B, Jéricho. Anthropological Study », Paléorient, 1/2, 1973, p. 246.

Bibliographie

K. Kenyon, Digging up Jericho, Londres, 1957, pp. 60-66 et pl. 20 B et 21. 

E. Strouhal, « Five Plastered Skulls from Pre-Pottery Neolithic B, Jéricho. Anthropological Study », Paléorient, 1/2, 1973, pp. 231-247, surtout pp. 238-240. 

 

D. Ferembach et M. Lechevallier, « Découverte de crânes surmodelés dans une habitation du viie millénaire à Beisamoun, Israël », Paléorient, 1/2, 1973, pp. 223-230.